Published on March 31 2015

© "Brigitte - Portrait olfactif", de Boris Raux. Tirage numérique, 40 x 75 cm

© "Brigitte - Portrait olfactif", de Boris Raux. Tirage numérique, 40 x 75 cm

"L'odorat, c'est le sens du flou et du non-dit. C'est pourquoi il est intéressant d'ajouter cette composante à la sphère artistique, car elle permet d'aller chercher le spectateur dans son intimité profonde." Propos d'un plasticien ? D'un metteur en scène ? Pas du tout. Le chercheur en neurobiologie sensorielle Didier Trottier est l'une des dizaines de personnalités interviewées dans la 12e édition d'Arts Hebdo Média, entièrement consacrée à l'olfaction dans l'art contemporain.

Un édito dédié à Cyrano, un entretien avec la philosophe Chantal Jacquet, un portrait de l'artiste-parfumeur Michel Roudnitska, des œuvres commentées d'artistes utilisant le parfum comme matière première, une enquête sur la façon dont il se fraye un chemin sur les scènes de théâtre… Intitulé Respirez l'art, ce numéro d'Arts Hebdo Média est à télécharger de toute urgence par tous les amoureux de la question olfactive. Sur tablette only, où le site vient de lancer sa nouvelle appli.

Dans ce riche fourmillement, on découvre de nouveaux artistes (comme Boris Raux, photo). Et on retrouve des têtes connues : la photographe Eléonore de Bonneval, l'artiste-"nez" Christophe Laudamiel, la comédienne et metteur en scène Violaine de Carné... Et même un chercheur du CNRS : Roland Salesse fait partie de l'équipe scientifique du projet Kodo, qui s'interroge avec d'autres sur les modalités de réception du parfum par les spectateurs au théâtre. Le neurobiologiste de l'odorat vient aussi de signer Faut-il sentir bon pour séduire ? (éd. Quae, 23,50 €), un petit précis passionnant qui, malgré son titre un peu culcul-la-praline, promet d'être un redoutable concurrent pour mes 100 questions sur le parfum ;)

Published on March 17 2015

Folle du bulbe

Pour mon anniversaire, Maman m'a offert des fleurs partout dans la maison. Jacinthes, narcisses, crocus, iris, tulipes, le bulbe fait la loi chez moi, en pot ou en bouquet. J'aime toutes ces fleurs d'hiver, jusqu'à la violette et le muguet du mois de mai. Et surtout la jonquille (un genre de narcisse), autant pour sa silhouette que pour son parfum. C'est elle que Penhaligon's a choisie cette année pour célébrer le printemps made in England. Ostara fait vibrer la fleur prise dans les feuillages, avant de révéler un bouquet solaire et rond. Je lui trouve un faux air de Songes, de Goutal, mais on me dit que j'ai le nez pris... La faute à l'ylang yang ? à la vanille ? aux notes résineuses de l'accord ambré ?

Ostara, de Penhaligon's, 80 € les 50 ml, 110 € les 100 ml.

Published on February 28 2015

Action Jo

C'est fou comme l'ivresse rend bavard. Quand Joanna, 35 ans, me rend visite avec une bouteille de Volnay sans savoir que je m'initie au bourgogne, je ne sais pas encore qu'après quelques verres et bien des rires, on va se mettre à causer parfums...

J'ai toujours peur d'un parfum que je ne connais pas. Quand je vais chez Sephora, je me dis qu'il va y avoir des blockbusters, ça me rassure. Un blockbuster, c'est un parfum qui marche, qui donne confiance, qui séduit. J'Adore de Dior, par exemple. Quelque chose d'intemporel qui dégage une certaine idée de la femme que j'ai envie de paraître, et d'être du coup.
Vers 20 ans et quelque, j'avais une dizaine de flacons. Le parfum sérieux, c'était Chanel N°5. J'ai porté aussi CK One, Champs-Elysées, Flower... Cool Water, j'aimais beaucoup.
Avec un parfum, tu te sublimes toi-même, tu mets des aspects de ta personnalité en exergue. En ce moment, je porte Ange ou Démon, de Givenchy, mais je sens qu'il ne me correspond plus. Ce matin, je me suis dit: "Tu ne fais plus un avec lui." Le parfum, ça doit être comme l'amour, inconditionnel.

Joanna est repartie le lendemain matin, avec L'Ile au thé, d'Annick Goutal (en boutiques le 1er avril), sur lequel elle est intarissable: "Ce parfum, c'est la fougue bienfaisante il respire l'enthousiasme, le printemps, la vie, toutes les fleurs qui se mettent au jour. Il est d'abord candide, il sent le bébé, puis vient une colline avec des herbes froides, les tournesols qui s'épanouissent, le jasmin à fond. Plein de fraîcheur, de vitalité. La note thé complète la fraîcheur. Il sera bien cet été."

Published on February 9 2015

© DeconstructingTonino.blogspot.fr

© DeconstructingTonino.blogspot.fr

Le dernier parfum de Juliette Has a Gun se nomme Gentlewoman. Le dossier de presse décrit la femme qui le porte comme une "héritière spirituelle d'Oscar Wilde".

Stéphanie s'y est "collée" pour le tester, émue par la promesse d'une "madeleine à l'amande". "La colle Cléopâtre, ça m'évoque la maternelle, les découpages, les travaux manuels…"

Mais ces souvenirs d'écolière ne se sont pas imposés au premier coup de vapo. "L'odeur d'amande est très légère, je ne sais pas si j'aurais pensé au petit pot de colle blanche sans avoir lu le papier."

Et si madeleine il y a, ce n'est finalement pas celle qu'on croit. "C'est surtout la fleur d'oranger que j'ai remarquée. Mon compagnon aussi. Ca sent la mona, une brioche parfumée qu'on déguste en Espagne, il est du Sud, c'est sa madeleine de Proust à lui !"

Gentlewoman, de Juliette Has A Gun, 110 € les 100 ml.

Published on January 27 2015

© Vincent Wawrzyniak

© Vincent Wawrzyniak

The Different Company, vous connaissez ? 15 ans seulement et déjà 24 premiers-nés, une teenager riche de multiples écritures olfactives : épure stylisée de Jean-Claude Ellena (qui a signé quatre parfums de la Collection Classique), fleurs sublimées sur de simples accords cologne par Emilie Coppermann, formules baroques de Bertrand Duchaufour pour la Collection Excessive, et un "one shot" de Christine Nagel, Une nuit magnétique.

Mon préféré ici a été créé par Céline Ellena, auteur de neuf fragrances pour la maison. Son Jasmin de nuit (2004) vous fera oublier tout ce que vous croyez savoir sur la fleur. Je ne parviens pas à comprendre à quoi tient son charme singulier. Peut-être aux 700 000 fleurs de jasmin d'Egypte nécessaires à l'élaboration de sa formule… A son fond suave et ambré, enveloppant sans jamais en faire trop... Est-ce une histoire de badiane qui s'acoquine à la mandarine ? de cannelle, qui course la cardamome ? Quoi qu'il en soit, ce jasmin rebelle, comme échappé du bouquet, est l'assurance d'une vie nocturne pleine de mystères, au cœur de la fête comme au fond du lit.

Published on January 20 2015

Nom de nom !

En 1993, Champagne d'Yves Saint Laurent avait dû être débaptisé en France sous l'action du Comité interprofessionnel des vins de Champagne, furieux qu'on s'approprie le nom de son breuvage de luxe pour vendre du parfum.

Vingt ans plus tard, les bulles provoquent un tout autre émoi: le parfum Strawberries and Champagne, signé Victoria's Secret (une marque de lingerie), vient d'être jugé "offensant" au Qatar. Son patronyme accusé de heurter les "traditions et les valeurs religieuses" du richissime émirat, la fragrance a dû quitter fissa les rayons d'un centre commercial de Doha la semaine dernière (AFP, 12 janvier). En 2013 déjà, le ministère qatari de l'environnement annonçait des régulations plus fermes concernant la vente et l'import de parfums "dans l'intérêt de la santé publique", nous apprend Dohanews.fr.

Moi qui me demandais comment reparler du parfum après cette triste semaine, quelle aubaine ! En 1977, Opium (déjà signé Saint Laurent) avait été mis en quarantaine aux Etats-Unis avant que la Food and Drugs Administration ne déclare, au terme d'une enquête minutieuse, que le sillage ne provoquait aucune addiction.

La sentence qatarie est plus lapidaire, si j'ose dire. Et laisse songeur… Car nommer une fragrance n'est jamais une mince affaire, rappelait Le Figaro le14 janvier sous le titre "La parfumerie cherche ses mots". Allez donc trouver le bon nom, celui qui sonne à l'oreille comme une évidence, colle au sillage et n'est pas encore déposé par la concurrence ! Pas simple, surtout depuis que les jus sont lancés, en même temps ou presque, partout sur la planète. Et qu'avant même de plaire à tout le monde, ils doivent ne pas déplaire. Patronyme compris.

Published on January 9 2015

© Charb / Olivier-dartigolles.com

© Charb / Olivier-dartigolles.com

Dimanche, faisons tous souffler un parfum de liberté sur la République. Inventons ensemble la voie qui refuse les barbus abjects autant que l'infecte Marine. Marchons pour défendre la presse libre, le mauvais goût, l'insolence. Résistons à l'amalgame sans rien céder. Et n'oublions pas de rire, jamais.

Published on December 17 2014

Grete Stern, "Los Sueños"

Grete Stern, "Los Sueños"

Aujourd'hui, Judith, maman de Martin, 2 mois, a 40 ans

(Happy Happy Birthday, Sweetie, et à ce soir !)

Le matin de son accouchement, cette inconditionnelle de Premier Figuier, de L'Artisan Parfumeur, s'est laissé tenter par quelques pshitts de son vieil Havana Vanille (Vanille Absolument aujourd'hui). Quelle idée...

Sur le chemin de la maternité, j'ai paniqué: je ne voulais pas que mon fils me sente autrement qu'en Premier Figuier ! J'avais l'impression qu'il reconnaîtrait pas. J'ai donc changé de tee-shirt en arrivant et je me suis reparfumée, j'étais même prête à prendre encore une douche.
Pendant ma grossesse, j'ai eu très peu de nausées, et je n'ai pas eu à renoncer à mon parfum préféré. Il ne m'écœure jamais, même si, cet été, en Grèce, j'ai aussi porté La Chasse aux papillons. Mais lui, je le vis davantage comme un parfum, alors que Premier Figuier c'est juste le Sud quand il fait chaud. Son odeur, je la connaissais par cœur avant même de le sentir pour la première fois...

Published on December 10 2014

© Marcel Franck

© Marcel Franck

Savez-vous grâce à qui votre parfum fait pshitt sur la peau chaque matin ? à Marcel Franck entre autres. La maison perpétue depuis 1884 la tradition du vaporisateur. En appliquant aux fragrances la brillante invention de Brillat-Savarin — le pulvérisateur qu'utilisait le gastronome pour assaisonner ses mets — Léopold Franck et son fils Marcel révolutionnent le geste du parfum. A Paris, ils deviennent vite les fournisseurs du Bon Marché, du Printemps et des Galeries Lafayette. En 1912, la marque met au point le premier vaporisateur de voyage. En 1926, elle créé un vapo de sac, The Kid, en hommage à Charlie Chaplin. Parmi ses modèles en cristal ou en verre de Murano, Marcel Franck réédite celui qu'il avait imaginé en 1959 avec Baccarat. Mais ce ne sera pas pour tout le monde, hélas : le modèle n'a été tiré qu'à 50 exemplaires pour une cliente qui tient une parfumerie quelque part au Moyen-Orient ! Impossible, donc, de s'offrir pour Noël ce flacon cylindrique aux cannelures verticales. Mais d'autres vapos sont à portée de clic, à défaut d'être à portée de toutes les bourses, si l'on se décide à pulvériser ses précieuses essences avec tout le luxe qu'elles méritent…

Published on December 7 2014

Le charme du naturel

Aucun parfum n'est naturel, et c'est tant mieux. Pourtant, dans les formules, rien ne remplace un vétiver exceptionnel, une lavande hors du commun ou une somptueuse rose turque. Les grands groupes le savent bien et prennent soin de leurs filières. Le 13 novembre, Firmenich nous présentait quelques-uns de ses experts ès naturel, fournisseurs et négociants de matières premières venus de tous les continents.

Vanille d'Ouganda, cardamome du Guatemala, menthe indienne, eucalyptus chinois… Le temps d'une soirée, les essences du monde entier nous menaient par le bout du nez. Belles sous toutes les coutures. "Le commerce équitable fait partie de notre charte depuis vingt ans", rappelle Yvan Bagnis, directeur général de la fine fragrance pour l'Europe de l'Ouest, ajoutant que Firmenich travaille avec un réseau de 2 millions de fermiers sur la planète. Supprimer les intermédiaires douteux, assurer transparence et traçabilité des produits, favoriser coopératives et microfinancements, construire des écoles ou des routes, voilà l'enjeu gagnant-gagnant des partenariats mis en place avec les petits producteurs.

FAN DE COHN-BENDIT

En Haïti, le groupe travaille avec Pierre Léger, qui a créé la plus grande usine de vétiver du monde. Grâce à lui, 27 000 foyers sur l'île vivent aujourd'hui de la précieuse racine. Parmi les projets sociaux mis en place, la construction d'une route qui permet aux Haïtiens de rejoindre Port-au-Prince sans passer par la mer.

A la fin des années 1960, Pierre Léger, issu d'une famille aisée, avait été envoyé étudier en Suisse puis aux Pays-Bas. "Mai 68 reste la plus belle année de ma vie !", lance-t-il. Cette année-là, ce fan de Cohn-Bendit voit sa vie bouleversée par... De Gaulle, qu'il entend un jour à la radio. L'idée qu'il faut la participation de l'ouvrier à l'entreprise marque durablement le jeune homme.

À l'époque où Pierre Léger, de retour en Haïti, reprend la distillerie de son grand-père sous la pression des paysans du coin, la racine a disparu de l'île. "S'ils n'avaient pas fait du vétiver, il leur restait l'oignon ou le manioc !" Depuis, il a réussi à intéresser de grands groupes, comme Robertet ou Firmenich. La première fois qu'il leur a apporté son vétiver, "les Suisses n'en ont pas cru leurs narines. Ils n'avaient jamais senti une essence aussi propre ! J'ai dû leur montrer mon passeport !", s'amuse encore Pierre Léger trente ans après.

JASMIN AÉRIEN

Les fabricants de parfums ne peuvent se passer d'un naturel de qualité, que ce soit pour l'extraire d'une façon nouvelle (au CO2 par exemple) ou pour valoriser les molécules de synthèse que leurs chimistes mettent au point. Un jasmin indien très animal par exemple, sera rendu plus aérien grâce à une molécule artificielle de la famille de l'hédione, qui lui apporte toute sa transparence. Façon d'"imaginer de nouvelles couleurs à la palette du parfumeur", souligne le "nez" Fabrice Pellegrin. Façon aussi de ne pas être copié et de préserver ses petits secrets...