Félins millésimés

Published on April 24 2014

© "Panthère noire sur un arbre", Paul Jouve, vers 1927

© "Panthère noire sur un arbre", Paul Jouve, vers 1927

Le saviez-vous ? La cave à thés la plus vaste du monde se trouve... à Paris. A deux pas des arènes de Lutèce, à l'angle de la rue Gracieuse et de la place Monge, Iza et moi poussons la porte de La Maison des trois thés. Dans ce lieu zen bardé de plantes vertes, les thés conservés dans des cylindres métalliques s'affichent fièrement sur les murs en briques apparentes. Nous venons déguster quelques-unes des 1000 références disponibles, chinoises pour la plupart.

Ici, on n'est pas dans une cérémonie à la japonaise, où les gestes sont extrêmement codifiés, mais dans une véritable dégustation, qui souligne la qualité du produit. "Les terroirs du thé sont encore plus complexes que ceux des vins, nous explique-t-on. Certains millésimes sont de véritables voyages à travers le temps." On y goûte donc les puerh, ces thés millésimés qui se bonifient en vieillissant. Le cru le plus ancien date de… 1890 ! Ils peuvent avoir de sombres accents torréfiés, de fruits secs, pruneaux, cacahuète, ou exhaler des notes de sous-bois, de feuillage humide. Ces nectars valent parfois des fortunes: en 2013, un puerh de plus de 80 ans a été adjugé pour 1,25 million d'euros les 2,1 kilos— soit près de 600 euros le gramme !

Iza et moi passons plus de deux heures à papoter derrière les grandes baies vitrées en jouant à la dînette sans voir le temps passer. Car il faut se familiariser au bon usage des ustensiles (pas simple...) (pour moi ;). Sur un plateau, à côté de la bouilloire qui siffle, trois tasses, deux grès différents pour hydrater les feuilles ou les infuser, une porcelaine fine pour déguster ou simplement humer le breuvage !

Le monde du luxe n'est pas insensible à ces arômes précieux. En 2013, chez Cartier, la spécialiste Lydia Gautier et la parfumeuse Mathilde Laurent ont orchestré ensemble une conférence sur les correspondances entre le thé et le parfum. "Je me souviens d'un puerh mûr qui développait des notes animales que j'associe à La Panthère, le nouveau parfum de la maison", confiait Mathilde Laurent à Paris Match début avril. Ca tombe bien. Pour Paroles d'Odeurs, la féline Dorothée, 43 ans, a porté pendant quelques jours cette Panthère indolente aux griffes acérées.

J’ai testé La Panthère, de Cartier. Pas le genre de parfum que j’aurais eu l’idée d’essayer : Cartier, panthère, boîte dorée et flacon opulent, ce côté bourgeoise, ce n’était pas trop mon truc. Juste avant, je portais Tabac Blond, qui m’évoque plutôt le contraire : un parfum qui a su rester jeune depuis 1920, parce que sa jeunesse n’est pas la fraîcheur légère et inconsistante des parfums pour midinette; parce qu’il est aussi sophistiqué, comme une vieille malle en cuir, qui garde sa dignité malgré l’usure du temps. Quelque chose qui m’évoque à la fois le luxe et la poussière, un charme canaille et suranné.
La Panthère, ça faisait cougar, un peu. Mais après tout, peut-être que c’est de mon âge ? Bref, sceptique, j’essaye. Au début, j’avais un rhume et l’odorat en carafe. Au bout de 24 heures, j’avais perdu totalement le goût et l’odorat. Etrangement, la seule odeur que je sentais, c’était La Panthère. Et c’est là que j'ai commencé à l’apprécier, justement. Ce jour-là, malgré mes cernes, mes traits tirés, mon look banal et sans attraits, j’ai eu comme l’impression d’être bien habillée, je flottais dans une sensation de richesse capiteuse et animale : un peu comme si je dissimulais mes basiques défraîchis sous un somptueux manteau de fourrure. Et cette senteur, qui seule parvenait à mon cerveau embrumé par le rhume, m’apparaissait comme une couleur éclatante dans un monde en noir et blanc.
Au bout de quelques jours, le rhume s’est atténué, les odeurs sont revenues et La Panthère s’est mise en retrait. Trop cossue pour moi, trop clinquante peut-être : je ne suis pas crédible en manteau de fourrure. Mais le temps d’un flacon, j'ai trouvé plutôt amusant de me travestir en une femme que je ne suis pas.

Maison des trois thés, 1, rue Saint-Médard, Paris 5e. Sur réservation de préférence au 01-43-36-93-84.

La Panthère, de Cartier. 30 ml, 59 €; 50 ml, 84 €; 75 ml, 105,50 €.

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Bettina 05/08/2014 19:38

Je connais la Maison des Trois thés. Cet endroit est tenue par une femme Maître Tseng, qui fait régulièrement des dégustations avec de grands parfumeurs.

Paroles d'Odeurs 05/09/2014 14:00

Oui, Bettina, cette Maître Tseng a l'air vraiment intéressante. Et l'article que lui a consacré "Paris Match" donne envie d'en savoir plus sur cet univers de crus précieux ! A bientôt