Troubles sociaux

Published on September 16 2014

© Eléonore de Bonneval

© Eléonore de Bonneval

Il n'y a pas de hasard. Le 11 septembre, ma grand-mère, 88 ans, qui a perdu l'odorat il y a des années, quittait le monde des valides pour entrer dans celui des patients. Le matin même, je rencontrai la photographe Eléonore de Bonneval, 33 ans, qui a conçu une installation interactive hautement pédagogique sur le thème de l'anosmie, un trouble qui toucherait 5% des Français. A découvrir dès mercredi 17 au Showroom Kenzo, à Paris.

Pas facile, me disais-je, de mettre en image un sens comme l'odorat, a fortiori lorsqu'il est perdu. Comment évoquer ce trouble invisible à l'œil nu ? Et puis, qu'est-ce que le nez pourrait bien avoir à raconter au photographe ? "Beaucoup de choses !" répond la jeune femme enthousiaste. La première partie de l'expo d'Eléonore de Bonneval invite le public à découvrir des odeurs d'herbe coupée, de café ou de barbe à papa, des effluves signés Evelyne Boulanger, chez Symrise, et diffusés selon une technologie Scentys. Pour accompagner cette stimulation olfactive, une série de photos en couleur réveillent les souvenirs des promeneurs à la manière d'une madeleine : copeaux de bois du crayon à papier fraîchement taillé (ci-dessus), forêt sous le soleil filtré par les arbres, nouveau-né bien au chaud dans les bras de ses parents, sachet de lavande tout droit venu de Provence…

Plus loin, changement d'univers : sous une verrière censée symboliser la mise au ban de la société des anosmiques qu'Eléonore a rencontrés, neuf grands portraits tirés en noir et blanc, imprimés sur un plexi transparent. Tous lui ont confié combien ce handicap les coupait du monde. "Chacun à sa manière a évoqué un sentiment d'exclusion sociale. Pour certains, c'est comme s'ils se tenaient derrière une vitre, ou même comme s'ils étaient sous vide ; d'autres ont l'impression qu'une couche de néoprène leur recouvre la peau, ou qu'un rideau leur est tombé petit à petit devant les yeux."

A cause d'un polype, June a passé trente-sept ans de sa vie sans sentir. "La première odeur qu'elle a perçue après son opération, c'est celle d'un citron. Elle en a pleuré !", raconte Eléonore. Mark, qui souffre d'anosmie congénitale, ne parvient pas à comprendre le phénomène de réminiscence, qui consiste à se remémorer un souvenir avec force de détails, et de façon fulgurante, grâce à une odeur. Pour lui, posséder le sens olfactif, c'est un peu comme être doté d'un super-pouvoir !

APPROCHE TRANSVERSALE

Une boutade que n'est pas loin de partager Eléonore de Bonneval. A 33 ans, elle a toujours été intéressée par le monde des effluves, plus que par les parfums eux-mêmes (même si elle avoue vouer un culte à certains Serge Lutens, comme A la nuit, Ambre Sultan ou Sa Majesté la Rose). Bon, son père est ORL quand même, peut-être a-t-elle développé une acuité particulière pour l'odorat.

Ado, chaque week-end, elle se jette sur les pages Beauté de Madame Figaro pour dévorer la description des pyramides olfactives. Un jour, sa mère lui lance : "Tu ne voudrais pas travailler dans le parfum ?" C'est le déclic. Elle est en seconde. "Je veux bien apprendre, mais avec une approche transversale", lui répond-elle. Après le bac, parallèlement à ses études de commerce et de management, Eléonore lit tout sur la physiologie de l'odorat — "André Holley, Benoist Schaal, des gens comme ça, qui ont contribué à réhabiliter le sens olfactif dans la recherche scientifique".

La jeune business girl intègre ensuite un master à l'Isipca, la plus grande école de parfumerie en France. A sa sortie, elle multiplie les stages: part chez Symrise à Barcelone pratiquer l'évaluation marketing, s'installe à Londres, où elle vit depuis huit ans, et participe au lancement des premiers parfums Paul Smith. Lorsqu'elle devient chef de produit opérationnel chez Narciso Rodriguez et Issey Miyake, une copine lui lance: "Tu en es là où tu veux !" , elle fait la moue et répond: "Oui, mais what next ?"

PENSER HORS DES CADRES

C'est John Easterby, un de ses profs au London College of Communication où Eléonore étudie le photojournalisme, qui l'encourage à trouver sa propre voie et à penser hors des cadres. "J'avais perdu le lien avec l'aspect du parfum qui me touche, avec le monde des odeurs qui m'a toujours irrésistiblement attirée". C'est lui aussi qui la conseille quand elle commence son projet sur l'anosmie. "Pense l'installation physique et l'interaction avec le public", suggère-t-il.

Présentée d'abord au CHU de Bordeaux ce printemps, l'exposition "Anosmie. Vivre sans odorat" gagne donc Paris en cette fin d'été. A arpenter du 17 au 21 septembre, de 11h à 21h, au Showroom Kenzo, 3 place des Victoires, Paris 1er, à l'occasion des Rives de la beauté dont le programme est à découvrir ici. A noter aussi, des ateliers olfactifs pour les enfants les mercredi 17 et samedi 20 septembre, à 14h30 et à 16 heures, en partenariat avec l'institut Cinquième Sens. Réservation au 01 47 53 79 16 ou sur Internet : sens@cinquiemesens.com

Published on #Chasse Aux Papillons

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