Published on November 30 2012

Manu, 45 ans.

Je me souviens de l'odeur des vieux Bibi Fricotin de mon oncle, parmi sa collection de Tintin d'époque, de Pieds nickelés, et des trucs des années 50 un peu ring' que j'adorais. Le papier, jauni, sentait le tabac; sans doute parce qu'il n'était pas filtré il s'altérait vite. J'associe cette odeur à celle d'un jeu de quilles qui se trouvait lui aussi dans ce grenier, chez mes grands-parents, à Enghien-les-Bains. J'ai retrouvé cette senteur de bois sec poussiéreux en ouvrant de vieilles boîtes de quilles sur des brocantes. C'est la simplicité du jouet qui me touche, le fait de se dire que tout l'univers de mon oncle tenait à cet unique jeu.

© DR

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Published on November 29 2012

© CFP

© CFP

« Sans parfum, la peau est muette. » Même si ce n'est pas tout à fait vrai, cette sentence signait une campagne de pub du Comité français du parfum à la fin des années 1980. Un couple à la sensualité pas encore galvaudée s'enlaçait en noir et blanc, leur grain de peau prenait tout son relief dans le contraste des corps, l'ombre et la lumière. « Votre parfumeur, votre conseil », précisait la publicité en pied de page. Billevesée pour mieux vendre ? Calembredaine des petites parfumeries de province pour résister à l'émergence des Sephora et Marionnaud qui commençaient à poindre ? Qu'importe: la photo était belle, et la page découpée ornait les murs de ma chambre, se souvient un Bel Ami à la mémoire longue...

Published on #Tocade

Published on November 19 2012

© Cris Acqua

© Cris Acqua

« L'amour, c'est quand l'envie vous prend qu'on ait envie de vous », écrivait Toulouse-Lautrec. C'est la parole du peintre qui nous vient à l'esprit en rédigeant ce post sur l'œillet. Nous, à première vue, on voyait en lui l'emblème de novembre, pas loin du chrysanthème. La fleur mal-aimée des théâtres, aussi : longtemps, à la fin d'une saison à la Comédie-Française, on offrait des roses à une pensionnaire si son contrat était reconduit, des œillets dans le cas contraire. « Nul besoin de mots, le langage des fleurs suffisait », rappelle la comédienne et écrivain Dominique Paquet.

Mais son aspect sulfureux nous échappait. C'est Mathilde Laurent qui nous a mis la puce à l'oreille. Pour la parfumeur de Cartier, qui a travaillé l'œillet dans la série «Les Heures », celui-ci n'a rien d'un fantôme hantant les cimetières. Ses pétales lui évoquent plutôt les frou-frous d'une robe en taffetas, et son Heure convoitée (2011) s'inspire des nouvelles effeuilleuses du burlesque. « C'est un parfum de cabaret, qui se porte comme Gréco chante “Déshabillez-moi”, jeux de jambes et moue boudeuse », raconte la parfumeur. Le départ chair de fraise de la fragrance lui donne un côté coquin, « très "croque moi si tu peux" ». Et bientôt la note aux accents de girofle prend des airs de châtaigne chaude.

C'est le souvenir sublimé de Bellodgia (1927) que Mathilde Laurent avait en tête quand elle a composé L'Heure convoitée. A 16 ans, elle avait reçu en cadeau un flacon Baccarat presque vide de ce soliflore de Caron qui reproduit fidèlement l'odeur de l'œillet – florale, poudrée et très épicée. Une fragrance bien loin de la fleur abstraite de L'Air du temps (1947) de Nina Ricci, laquelle ne restitue que « l'esprit sans les couleurs, la forme sans la chair », dit Mathilde Laurent. Très éloignée aussi de l'œillet presque confit d'Opium (1977), d'Yves Saint Laurent, entouré de myrrhe et de vanille.

Matière première aujourd'hui un peu oubliée, l'œillet est pourtant résolument moderne dans ses versions solaire (Carnation, de Comme des Garçons) ou hitchcockienne (Vitriol d'œillet, de Serge Lutens). Et n'a rien perdu de sa réputation sulfureuse: « Quand je porte L'Heure convoitée, j'ai l'impression d'avoir mis un rouge à lèvres très rouge », confiait une fidèle à Mathilde Laurent. Une note somme toute parfaite pour les Dames en noir...

Published on November 15 2012

© Michelangelo Pistoletto

© Michelangelo Pistoletto

Il y a quatre ans, en lisant un article de Béatrice Gurrey dans Le Monde (« Moi, Julie, mère SDF et blogueuse », 15 novembre 2008), j'avais été touchée par une des remarques de la jeune femme dont elle faisait le portrait. En rougissant, Julie avouait, à propos de son parfum: « Ca, je ne veux pas y renoncer, c'est mon petit plaisir.»

Sans doute la journaliste avait-elle été particulièrement sensible à cet aveu car c'était bien la seule note de luxe dans l'univers tourmenté de la jeune femme à l'époque (qui a depuis trouvé un appartement).

Quatre ans après, j'ai (re)pris contact avec Julie, lui demandant si elle voulait bien m'en dire plus sur le rôle qu'avait joué son parfum dans ses mois de galère. Mais cette vie-là lui semble bien loin...

Julie, 35 ans

Le parfum, c'était Allure, de Chanel. Je ne le porte plus du tout. Peut-être parce que j'en ai moins besoin. Une amie me l'avait offert. C'était le petit «plus» que je pouvais facilement transporter avec moi. Mais, à l'époque, je ne me disais pas qu'il m'était vraiment indispensable. C'est juste que dans ma situation, mon seul luxe, c'était ce parfum.

Published on November 8 2012

Violaine, 38 ans, et Gilles, 45 ans, portent tous les deux Féminité du bois, un parfum de Serge Lutens pour Shiseido. Créé en 1992, il est considéré comme le premier boisé féminin, même si ce n'est pas complètement vrai. Récemment reformulé, il conserve ses accords de fruits presque
confits et de bois odorants.

© Shiseido

© Shiseido

Elle: j'ai commencé à me parfumer vers 21-22 ans. Je n'ai jamais porté que Féminité du bois. Je ne ressens aucun affect particulier pour ce parfum. Je ne le sens pas. Il est là, il faut bien en mettre. Je crois que c'est ma sœur aînée qui me l'avait offert. Je pense que je m'en fous, mais le geste le matin me fait plaisir, et puis c'est mieux que de sentir la clope En fait, je pense que je n'ai pas de nez, que mon nez ne sert à rien. Pourquoi je n'en change pas ? parce qu'au moins deux hommes m'ont parlé de mon parfum. Dont Gilles, mon mari, qui le porte aussi, c'est ça qui est drôle. L'odeur d'un parfum et une vieille odeur d'homme, ça, ça me plaît !

Lui: Je le porte depuis sept ans qu'on est ensemble. Moi, je ne me sens pas, et puis je n'en mets jamais sur le corps, j'ai le souvenir de ma sœur qui s'était fait des taches au soleil. J'en porte toujours sur les vêtements, sur la dernière enveloppe, au niveau du thorax, vers le plexus. Mais c'est sur Violaine qu'il est enivrant, sans doute grâce à la réaction chimique du parfum avec sa peau.

Published on November 4 2012

© Coco Tassel

© Coco Tassel

Le 4 novembre 2008, Obama devenait président des Etats-Unis et nous, on fêtait le lancement de Plaisirs de parfums. Un livre-carnet dans la lignée des « Plaisirs de... » qu'illustrait et publiait depuis quelques années la graphiste Coco Tassel. Thé, bonbons, café, vin, chocolat, ses bouquins laissaient une large place à l'imaginaire et au récit : à côté de tout un tas d'infos sur ces substances ludiques ou raffinées, il y avait des pages vierges pour noter ses remarques, raconter ses expériences. « Des espaces vides, où le détail prend tout son sens, pour inciter les gens à se livrer. » Coco aime créer « des choses légères, dans lesquelles les gens se retrouvent. Eparpillées pour que chacun puisse piocher ».

Ces livres-objets inclassables (un « vrai casse-tête pour les libraires, des livres avec des pages blanches ») ont certainement parlé à mon imaginaire puisque quelques mois après notre rencontre, pour une interview, nous décidions de travailler ensemble sur un... Plaisir de parfums. Un projet mené à bien en quatre mois seulement, commencé en mai, achevé en septembre, imprimé en octobre, lancé en novembre pour être en décembre sous le sapin ! Un tunnel de travail, de partage et de bonnes idées, un lot de doutes et de joies, quelques frictions, quatre mains s'affairant, qui à l'histoire de la parfumerie et à celle des matières premières, qui au dessin des fleurs, des flacons et aux droits des images. Aidées de quelques anges gardiens qui ont cru en notre projet, comme Frédéric Walter et Sophie Cauchi chez Givaudan, sans lesquels Plaisirs de parfums n'aurait pas
existé.

Mais surtout, au cœur de ce livre-objet, figurent les paroles d'une vingtaine de parfumeurs, leurs réponses à un questionnaire que nous leur avions envoyé. Une odeur d'enfance ? une œuvre d'art qui rimerait avec un parfum ? un parfum pour un voyage ?... Treize questions et autant de réponses qui ont sans doute inspiré le principe même de ces Paroles d'Odeurs aujourd'hui. On y apprend par exemple qu'Isabelle Doyen (Annick Goutal) aurait souhaité parfumer Corto Maltese ; que pour
Jacques Polge (Chanel) la note bleue sentirait « Rohmer ou Guerlain » ; que la plus belle aventure parfumée de Daniela Andrier (Givaudan) est « toujours la prochaine » ; que la matière première fétiche d'Olivier Polge (IFF), c'est le patchouli ; que l'odeur du vent résiste à Jean-Claude Ellena (Hermès) ; et que souvent Jacques Cavallier (aujourd'hui chez Louis Vuitton) se rend au MoMA parfumé au Classique de Jean Paul Gaultier (qu'il a composé) pour admirer Les Demoiselles d'Avignon.

Il y a aussi des regrets : avoir oublié une partie de la niche de peur de passer à côté d'un classique ; ne pas avoir parlé, par exemple, de Marc-Antoine Corticchiato et de ses sublimes Parfums d'Empire (comme Equistrius, ou son dernier né, Musc Tonkin) ; s'être senti obligée de retracer (lapidairement) l'histoire de la parfumerie de l'Egypte ancienne à nos jours ; ne pas avoir pu prendre tout le temps de préciser, d'alléger, de couper... Regret aussi de ne pas avoir mentionné mon fils en page de remerciements, lui qui, à 8 ans, connaissait mieux sa géographie que Coco et moi réunies (et qui nous a sauvé la mise sur la carte des Odeurs du monde...), ni mon amie Christine pour m'avoir incitée à lancer ce projet avec l'optimisme contagieux qui la caractérise. Et aussi celui d'avoir laissé une méga-coquille dans le texte malgré les 1001 relectures que nous lui avions apportées !

Plaisirs de parfums a été une belle aventure, a connu un joli succès et nous a valu un tas de belles rencontres. Il se commande encore sur le site des Editions Paja. Quatre ans après sa sortie, la seule question, ou presque, que je me pose ce soir en repensant à son lancement, c'est si Obama sera réélu dans deux jours...

Plaisirs de parfums, éd. Paja, 2008, 15 €. Dernier ouvrage de Coco Tassel, un livre CD : La Comédie du sommeil (avec Valeria Bruni-Tedeschi), Paja Editions, 24,50 €.

www.paja-editions.com

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