Published on September 30 2013

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Si la pensée avait une odeur, nul doute qu'elle ressemblerait à celle du roseau. Mais la plante fantôme ne possède pas le moindre parfum. C'était sans compter le nez des filles de Flair, une société de création olfactive qui vient tout juste de souffler sa première bougie.

A l'occasion des dernières Rives de la beauté, sous la jolie plume de fabuliste de Marie-Sybille Gambert qui marche dans les traces de Pascal et La Fontaine, les trois "nez" de la petite maison ont livré leurs versions olfactives de la plante marécageuse. Amélie Bourgeois, la fondatrice, a imaginé un Roseau Sylvestre, comme un lit d'aiguilles de pin dans la rosée du matin. Anne-Sophie Behaghel a composé un Roseau Néon, comme une tige verte phosphorescente, déracinée puis replantée sur les toits d'un building. Et Martine Denisot a créé un Roseau Flambeau, plus culinaire que végétal, autour d'un buisson résineux d'Afrique du Sud.

Amélie et Anne-Sophie ont longtemps exercé comme parfumeur (toutes deux formées par Monique Schlinger, ex-"nez" de Goutal). Mais surtout elles ont été d'excellentes pédagogues, m'initiant aux matières premières et à la généalogie des parfums durant mon passage éclair à Cinquième Sens, la société de création olfactive où elles ont pris leur élan. La troisième fille de Flair, c'est chez Cinquième Sens aussi qu'elles l'ont rencontrée. Si Martine Denisot, femme de Michel, s'est mise au parfum, c'est avant tout parce qu'elle militait pour la protection... du cognassier ! "Je l'ai croisée dans l'Indre, en vacances, raconte Amélie Bourgeois. Très vite nous l'avons coachée pour composer une fragrance autour du coing. Elle possède un vrai sens de l'assemblage."

Après quelques années passées à former plus qu'à formuler, Amélie décide de quitter Cinquième Sens pour monter sa propre société, sans très bien savoir où elle va. Lorsqu'elle déjeune un jour avec Martine et Michel pour leur parler de son projet, elle n'a en poche qu'un "pauvre business plan de cinq lignes". Au cours du repas, Denisot lui lance, grand prince : "Et si le père Noël passe demain, tu la vois comment, ta boîte ?" C'est comme ça que tout a commencé.

Cette année, question formulation, Amélie Bourgeois n'a pas chômé. Elle a travaillé pour une nouvelle maison italienne, Mendittorosa, et pour Volnay, une belle endormie des années 1920 qui revient dans la danse. La parfumeuse a aussi créé Paradis Perdu, le dernier Frapin, où elle a assemblé des feuilles de tous les verts possible — basilic, estragon, épinard... pour traduire la richesse sombre des vignobles de Cognac. Elle a également collaboré avec Jovoy. "Flair a deux parrains, dit Amélie. David, et Jovoy." David, c'est David Frossard, distributeur de labels olfactifs indépendants et cofondateur de Liquides, le premier bar à parfums de la capitale. Jovoy, c'est à la fois une boutique de fragrances rares (et chères !) et une marque des années 1920, tirée de son sommeil il y a cinq ans par l'entrepreneur François Hénin. C'est lui le premier qui a mis le pied à l'étrier d'Amélie Bourgeois, en la choisissant pour créer le très réussi Rouge Assassin, un parfum poudré de suffragette des années folles. "Son nom de code, c'était Catherine, se souvient-elle. Pour moi, c'était Catherine de Médicis, celle qui avait mis à la mode la poudre d'iris. Il se trouve que c'est aussi le nom de la fille de François ! C'était un bon début..."

Published on September 16 2013

© Richard Deane Tay­lor

© Richard Deane Tay­lor

La rentrée, pour moi, est avant tout littéraire et cinématographique. En attendant de voir Tip top et Blue Jasmine (très vite) au cinéma et de lire Ta Femme me trompe (sur les conseils avisés de Jean Birnbaum, qui y consacrait son édito du "Le Monde des livres" le 6 septembre), je ne saurais trop recommander aux amateurs de fragrances de se procurer, si ce n'est déjà fait, l'excellent Parfums. Une histoire intime, de Denyse Beaulieu.

Sous la plume de la plus Parisienne des Québécoises, on y lira une histoire à la fois sensuelle et érudite du parfum, non dénuée d'humour, qui croise le récit de sa découverte des parfums et celui de sa collaboration avec Bertrand Duchaufour pour Séville à l'Aube, une fleur d'oranger matinée d'encens et de lavande lancée en 2012 par L'Artisan Parfumeur. Cette experte ès fragrances (que connaissent bien ceux qui la suivent sur son blog Grain de Musc ou dans le trimestriel Citizen K) possède un art bien à elle de conter ses aventures olfactives sur un ton enlevé, où les sens et l'esprit se rejoignent dans un corps-à-corps osé.

C'est Denyse qui donnait la réplique il y a un an à Chandler Burr – conservateur du département parfums au MAD de New York – lors d'une conférence autour de l'épineuse question de la fragrance comme œuvre d'art. Cette année, Madame récidive, toujours à l'occasion des Rives de la beauté : elle dialoguera bientôt avec le plasticien Christian Astuguevieille, directeur artistique des parfums Comme des Garçons, à l'Institut français de la mode.

Ces Rives de la beauté, orchestrées par l'inclassable Wouter Wiels, sont de plus en plus riches au fil du temps. Cette année, du boulevard Saint-Jacques — le QG de Trend Union, où seront présentés les premiers "Parfums de Monsieur" — au Musée d'Orsay — où Constance Deroubaix, fondatrice de In the Ere, et Carole Couturier, historienne de l'art, proposeront un "safari olfactif", tissant des correspondances entre peinture et parfum —, en passant par un lieu mystérieux où l'anthropologue Annick Le Guérer tiendra un "salon littéraire" autour de la rose, la manifestation jette un pont inédit et toujours plus prometteur entre plusieurs versants de la beauté.

En attendant de m'y promener, ma rentrée passe aussi par quelques gouttes d'Eau d'Hadrien sur la peau. Ce merveilleux parfum d'Annick Goutal, inspiré des Mémoires de l'empereur romain vus selon Marguerite Yourcenar, est parfait pour remettre mon esprit au travail. Et faire miens les mots que Winston Churchill (je crois) utilisait pour décrire ses troupes : "Well prepared, highly disciplined and very lucky."

A lire : Parfums. Une histoire intime, de Denyse Beaulieu, Presses de la Cité, 20 euros.

A suivre : Les Rives de la beauté, 5e édition. Du 18 au 22 septembre. Table ronde à l'IFM samedi 21, de 10h30 à 12h30.