Published on November 27 2013

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Cette année, j'ai un peu raté septembre — ses nouvelles fragrances, ses dernières histoires. Entre la fin d'un livre (à paraître prochainement ;), des Chasses aux papillons tous azimuts et un voyage à New York, j'étais un peu dans la lune en attendant... la rentrée !

Pour me rattraper, voici mes 5 choix de l'automne :

- 1899, Hemingway, signé Histoires de Parfums, parfait pour faire de Paris une fête. La Fumée Ottoman, de Miller Harris, rappelant les sillages narcotiques de certains Serge Lutens. Et Pour Homme, de Bottega Veneta, un sillage boisé de belle facture, découvert chez Cinquième Sens lors d'une matinée consacrée aux derniers lancements.

- les flacons de Joy ou Adieu Sagesse en cristal Baccarat, réalisés par Louis Süe pour Jean Patou à la fin des Années folles. A découvrir à l'expo "Arts déco" de la Cité de l'architecture, au milieu d'un Ours en plâtre de Pompon, un paravent New York en laque noire et feuilles d'argent, et des danseuses en porcelaine émaillée signées Jean-Baptiste Gauvenet.

- Une histoire de la frivolité, un beau livre qui vient de paraître chez Armand Colin. L'historienne Sabine Melchior-Bonnet nous apprend, dans un riche volume bien documenté, que la frivolité est une affaire bien plus sérieuse qu'elle n'y paraît. Propre des classes aristocratiques sous l'Ancien Régime (c'est qu'il faut jouir de beaucoup de loisir pour être frivole), conspuée par le christianisme même si elle a d'abord été considérée comme un "péché mignon", ce sont des philosophes qui la réhabilitent :"Au diable les discours sérieux, puisqu'ils ne me sauveront pas de mourir !", s'exclamait Alain. Et vive le parfum, a-t-on envie d'ajouter !

- les petites vidéos de Nicolas Olczyk, un expert ès fragrances qui se lance dans le tutoriel parfum. Qu'est-ce que le patchouli ? la fève tonka ? la fameuse "pyramide olfactive" ? pourquoi mon parfum ne tient pas ? Si vous avez déjà appris à vous appliquer du rouge à lèvres ou à préparer un curry d'agneau devant une vidéo, apprenez-en un peu plus aujourd'hui sur les essences que vous portez.

- et, enfin, les souvenirs d'école de ma voisine de palier, une toute jeune retraitée, ex-professeur de lettres. A moins d'un mois de Noël, faisons comme si c'était encore un peu la rentrée…

Hélène, 60 ans

En CP, maman m'achète un petit cartable noir avec des clics dorés comme des alliances, ou peut-être les ai-je rêvés... Petite anse, bouton impeccable, deux compartiments dedans, il avait une odeur, ce truc-là... L'odeur de mon métier, toute ma vie – celle dans laquelle je suis entrée à 4 ans, à la maternelle, et dont je ne suis jamais sortie. L'odeur du travail bien fait chaque jour, cours préparés, copies corrigées.
Le parfum de ce cartable, c'est un peu celui de "la grande serviette de chagrin gaufré" qu'ouvre le sous-préfet aux champs dans le roman d'Alphonse Daudet. As-tu déjà reniflé un oxymore ? "Chagrin gaufré": quand j'étais petite, cette expression m'émerveillait. Elle portait en elle tout le mystère du chagrin et la légèreté de la gaufre…

Published on November 21 2013

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Quelle petite souris passionnée de parfum n'a jamais rêvé de farfouiller dans les tiroirs d'un "nez" pour y découvrir quelque essence révolutionnaire ? Le 14 novembre, à l'approche de Thanksgiving, ce songe devenait réalité, à deux pas de la Concorde, dans un des jolis salons du consulat des Etats-Unis, le lieu choisi par IFF pour son nouveau Speed Smelling. Sur le modèle du speed-dating (7 minutes pour te séduire, chéri !), la société de création olfactive invite chaque année une poignée de journalistes et de blogueurs à découvrir, au pas de course, les créations de dix parfumeurs maison (La Vie est belle, de Lancôme, ou Invictus, le dernier Paco Rabanne, c'est signé IFF !).

Les parfumeurs — qui, pour l'occasion, n'ont jamais autant mérité leur titre d'artistes-créateurs — ont puisé dans leur imaginaire en toute liberté et ont créé des accords qui leur ressemblent. Ici un sillage de châtaigne brûlante au milieu des sous-bois — champignon, humus, feuillage humide (Jean-Christophe Hérault) ; un accord autour du thé, du poivre rose, du cumin et de mille autres épices, souvenir d'un périple au Sri Lanka (Sophie Labbé) ; là, une graine de sésame aux accents de noisette mariée au chèvrefeuille, une fleur négligée (Alienor Massenet), ou une bague cabochon dont le péridot inspire un sillage (Véronique Nyberg). Anne Flipo signe une fragrance qui ressemble comme une jumelle à sa très florale Chasse aux papillons (un succès chez L'Artisan Parfumeur) (et un parfum que j'aime). Loc Dong invente un accord yaourt-coca en surdosant le citron et le gingembre. Dominique Ropion poursuit son exploration olfactive du oud, ce bois putréfié dont la résine aujourd'hui est rare et excessivement chère. Son accord, baptisé "Ceci n'est pas un oud", n'en contient pas une trace mais il restitue au mieux ses notes de vieux cuir. Une illusion plus vraie que nature !

Les "fonds de tiroirs" des parfumeurs n'ont rien de poussiéreux, bien au contraire. Nicolas Beaulieu s'est lancé un défi technique: transposer aux essences l'utilisation d'un procédé photographique, le tilt-shift. Par de savants jeux de lentilles et de perspective, le centre d'une scène sur une image se détache du fond qui devient flou. Imaginez un peu ce zoom olfactif appliqué à une essence de fleur d'ylang, dont on aurait capturé le cœur, solaire et exotique !...

Ces exercices sont autant de pistes pour les futures créations des "nez". L'occasion aussi de tester de nouvelles matières premières issues du naturel mises au point par les Laboratoires Monique Rémy (l'une des premières à pratiquer, dès 1983, le commerce équitable avec les populations locales pour assurer la pérennité de ses filières). Un choix qui a payé, puisque cette société, rachetée par IFF en 2000, est aujourd'hui le meilleur fournisseur de naturel du marché.

- Un patchouli "cœur", une essence du bois épurée de ses notes camphrées par un procédé de distillation fractionnée. Juliette Karagueuzoglou a utilisé cette matière première pour moderniser une "base" d'IFF (un accord historique des années 1970, l'épicène gamma, qui fit le succès de Cacharel pour Homme) ;

- Une essence ou un absolu de Damascena, la rose turque récoltée ​près d'Ispartha, sur de hauts plateaux ensoleillés, au mois de juin. Domitille Berthier a choisi de les combiner pour rendre une rose métallique et croquante ;

- Une vanille traitée au CO2 supercritique, un procédé d'extraction qui respecte l'odeur originelle de la matière première ; une essence de cannelle ou de cardamome, un absolu de sésame, une fleur de pamplemousse...

Les fans du Speed Smelling se sont longtemps désolés que ces créations d'un jour n'aient pas le destin qu'elles méritent, soit de durer, un peu, d'être senties, testées, tentées sur la peau. Mais depuis deux ans, ils ont enfin été entendus: les dix parfums seront en vente pour Noël en édition limitée. L'occasion de découvrir une parfumerie libre, ce qui décidément ressemble de plus en plus à une tendance olfactive !

Le coffret Speed Smelling 2013 sera en vente chez Colette, à Paris, à partir du 15 décembre. 100 € les 10 x 10 ml. En attendant, la sélection parfumée de 2012 est en vente en ligne.

Published on November 11 2013

© Real Wanderlust

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J'avais senti Bello Rabelo il y a un an, et depuis je l'avais dans la peau. Rien qu'à prononcer ou à entendre son nom, je voyageais. J'étais à Bellagio, à Ravello, ces petites villes italiennes où je n'ai jamais foutu les pieds mais dont l'une, sur le lac de Côme, a donné son nom à peine transformé au délicieux soliflore œillet de Caron, Bellodgia.

Bello Rabelo sort enfin, dans la série des Eaux Sanguines, la nouvelle trilogie des Liquides Imaginaires conçue autour de l'allégorie du sang et du vin. Du nom de ces bateaux portugais à fond plat (les rabelos) qui transportaient le vin de Porto sur les eaux de l'Atlantique, tirant leur force du vent, Bello Rabelo est un parfum intrépide qui parle d'été, d'ivresse et d'aventure. Sa note d'immortelle sublime la peau d'un sillage mi-réglisse mi-vieille prune. En aromacologie, on utilise l'essence de cette fleur pour soigner les "bleus de l'âme", rappelle Patty Canac, olfactothérapeute.

Quant aux deux autres Eaux sanguines, le très aldéhydé Dom Rosa rend hommage au champagne et à la rose. Autour de la poire et du pamplemousse, la fleur affiche ici un parfum de sacrifice : quand la vigne est attaquée, c'est la rose, placée au pied de la plante, qui meurt d'abord. Bloody Wood, lui, élaboré comme un grand cru, convoque un duel entre notes de tête métalliques et fond chaud pour évoquer la passion amoureuse.

Après la série des trois Eaux fortes, rebaptisées Eaux-delà (Sancti, Fortis, Tumultu), voici venu un trio gustatif mais pas gourmand pour deux sous. Les nouveaux flacons des Liquides Imaginaires sont dessinés par Philippe di Meo comme de beaux objets, au bouchon en zamac (un alliage de zinc et d'aluminium) pouvant s'utiliser comme un bénitier. Ils se rangent dans un plumier qui, une fois fourré dans son pochon noir, invite au voyage. Ou seulement à l'ivresse, mais c'est un peu pareil…

Published on #Tocade

Published on November 4 2013

Chou-fleur, persillade de fleur d'ail et poudre de riz grillée  © Essenzia

Chou-fleur, persillade de fleur d'ail et poudre de riz grillée © Essenzia

Dao Nguyen a fait découvrir au chef William Ledeuil un nouveau fruit, le langsat. C'est elle qui a recréé l'odeur mythique de la Crème à la tomate d'Ella Baché. La demoiselle sait aussi sensibiliser les parfumeurs aux agrumes autrement qu'à travers les traditionnelles eaux de Cologne. A partir des archétypes gustatifs de l'Asie, elle envisage des correspondances olfactives pour nourrir les accords imaginaires des "nez". Car la cuisine de la région présente autant de diversité que les peuples qui la font. " En Chine, l'écorce de mandarine séchée dans un ragoût lui apporte des accents chyprés, presque cuir, raconte-t-elle. Cela marche très bien avec la prune. Avec de la badiane, le citron vert résonne autrement. Au Vietnam, on est en plein règne du végétal, très sève, citron vert, menthe. Au Japon, c'est le yuzu qui fait référence quand on pense hespéridés. En Thaïlande, les accords sont tout aussi frais mais plus onctueux, citronnelle, combava, lait de coco..."

Ce pont entre l'ailleurs et les sens, les parfums et les arômes, Dao Nguyen le franchit depuis des années. Il y a un an, elle a fondé Essenzia, une agence de conseil spécialisée dans le marketing sensoriel en Asie. Et lancé un blog, Carnets de saveurs et senteurs, qui flatte autant le nez que le palais, et donnerait presque envie de se mettre à cuisiner. Mais Dao ne se contente pas d'initier ses partenaires ou ses clients à des essences exotiques et des notes inédites. Elle prend aujourd'hui les fourneaux, un soir par semaine, de L'Entrée des artistes. Chez ce "liquoriste-cave à manger" qui s'est installé en 2011 derrière le Cirque d'hiver, on se régalera chaque lundi des recettes qu'elle invente. Ce soir, vrai-faux Pho, capuccino de légumes racine, badiane, basilic thaï, lime ; carpaccio de bœuf à rugir, patates douces rôties aux 5 épices et sésame ; coleslaw aux trois menthes, bouquet d'arômes — citronnelle, combava, curcuma, poivre frais...

Née en France de parents vietnamiens, Dao s'est toujours sentie française jusqu'au jour où elle est partie au Vietnam. "Là-bas, j'ai constaté que ma façon de capter les choses venait vraiment d'ici, raconte-t-elle. Faire le pont entre deux mondes est une qualité que j'utilise autant pour observer que pour négocier ou cuisiner." Diplômée de l'Essec, elle a d'abord travaillé pour le fonds d'investissement d'Edouard Stern, puis chez L'Oréal, Clarins, Bulgari, Nespresso. "Je suis douée pour la prospective, peut-être parce que ma famille a toujours dû détecter très vite les signaux de ce qui allait bientôt bouger. Je n'oublie jamais que si elle n'était pas venue en France, à la fin des années 1950, elle aurait été renvoyée dans les champs." Sa famille, c'est aussi sa grand-mère, qui dirigeait une école au Vietnam et enseignait la pâtisserie aux jeunes filles. Sans doute est-ce d'elle que Dao tire ce goût des saveurs et des autres. A découvrir ce soir, dans son interprétation de la cuisine tonkinoise...

L'Entrée des artistes, 8, rue de Crussol, Paris 11e. Tél. : 09-50-99-67-11 (le soir uniquement à partir de 19 heures, fermé le dimanche). Dao N'Guyen y cuisine tous les lundi soirs. Assiettes 6-12 €. Cocktails 12 €.