Sillages souverains

Published on December 3 2013

© Lubin

© Lubin

Il y a des "nez" que l'on tarde à rencontrer, des marques que l'on débusque longtemps après leurs débuts, et soudain on se demande pourquoi. Comme fin octobre, ce rendez-vous pris avec Gilles Thévenin, au cœur des Halles, pour découvrir Lubin. Le monsieur, entré en 1987 chez Guerlain — "à l'époque où travailler à l'export, c'était un peu James Bond" – ", a repris la marque bicentenaire Lubin pour en faire un label de choix parmi ce qu'on appelle la "niche". "Guerlain, c'est mon creuset, c'est là qu'on m'a forgé. J'y ai reçu une véritable éducation olfactive, avec des perspectives artistiques et une ouverture au monde."

Ce diplômé de l'Essec, 55 ans, ne s'est pas contenté de choisir parmi les meilleurs parfumeurs indépendants pour faire revivre la vénérable maison, née en 1798. Capable d'asperger sa grosse paluche d'un vétiver et de la plaquer en riant contre son visage comme pour la dévorer, demandant à ce qu'on éloigne le pot à sucre du café pour "ne pas être tenté", c'est un bon vivant et érudit, passionné de parfum. Il vous apprendra, entre autres, l'origine du mot "toilette" — ces carrés de toile parfumés qu'on plaçait dans les piles de vêtements — ou que les aldéhydes peuvent, avec le temps, faire tourner un parfum au vinaigre !

"Pour installer les bureaux de Lubin en 2006, je cherchais un 80 m2 près du Palais Royal, et on se retrouve dans 130 m2 aux Halles !" Lorsqu'il est entré dans les lieux, il a eu un "drôle de feeling". L'historienne Elisabeth de Feydeau lui a vite expliqué pourquoi : c'est ici, précisément, au 1 rue du Roule, que se trouvait le prestigieux atelier du parfumeur de la Cour royale, Jean-Louis Fargeon, dont le jeune Pierre François Lubin était l'élève il y a plus de deux cents ans ! Très vite, Lubin devint le parfumeur de l'Empire, parfumant aussi bien Joséphine que Pauline Borghèse, la sœur de Bonaparte. Aujourd'hui, l'Eau de Lubin, créée en 1798, est toujours vendue par la maison. Revue et corrigée évidemment. "La formule originale, c'est la prison tout de suite !" s'amuse Gilles Thévenin. Même si le débat autour des allergènes à Bruxelles l'agace un peu : "Les gens qui ne supportent pas l'alcool ne boivent pas de whisky !"

Autour du plus ancien sillage de la maison, on trouve une quinzaine d'autres parfums, pures créations ou variations autour des formules originales. Idole a été entièrement revisité par Olivia Giacobetti ("la formule de 1962 n'était pas passionnante", dit Gilles Thévenin). Nuit de Longchamp (1934), Gin Fizz, créé en 1955 en hommage à Grace Kelly, ou L, un Lubin des seventies qui rappelle Dioressence, ont été restaurés comme des joyaux par Thomas Fontaine et Lucien Ferrero. L'impeccable Black Jade cartonne aux Etats-Unis (où Lubin possède 100 points de vente, deux fois moins qu'en Italie, mais deux fois plus qu'en France). A leurs côtés, une collection de "talismans olfactifs" formulés par la jeune Delphine Thierry. Ah, Akkad, cette ambre veloutée inspirée de Sargon, le premier empereur de Mésopotamie !

Mais si on aime les formules de Lubin, aïe question flacons ! Presque tous différents, ils font que l'on s'y perd ; certains font même peur avec leur bec de toucan en guise de bouchon. Ceux en verre gravé sont bien plus élégants. Quoi qu'il en soit, cette découverte tardive (Lubin aura dix ans au printemps 2014) me donne très envie de rencontrer Olivia Giacobetti, qui a imaginé la nouvelle version d'Idole, et dont l'imaginaire me touche tant : c'est à elle qu'on doit l'entrée en parfumerie de la note figuier dans les années 1970 (Philosykos, Premier Figuier), le merveilleux Safran troublant de L'Artisan Parfumeur et les jus bio d'Honoré des Prés. A suivre ?

Lubin, 21, rue des Canettes, Paris 6e.

Pour découvrir l'Eau Baptiste, l'Ether ou l'Eau Juste, parmi les 12 parfums lancés en 2003 par Olivia Giacobetti sous le nom de Iunx (dans une vaste et belle boutique rue de Grenelle, hélas disparue depuis), rendez-vous à la boutique de l'Hôtel Costes, 239-241, rue Saint-Honoré, Paris 1er.

Published on #Chasse Aux Papillons

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Isabelle 12/11/2013 18:14

Merci pour cet article passionnant. Quelle chance vous avez eu de rencontrer Gilles Thévenin.
Lubin est un parfumeur historique qui mérite d'être découvert. Je l'ai, pour ma part, découvert en lisant A rebours de Huysmans...
Pour découvrir Lubin, on peut également se rendre à la boutique rue des Canetttes dans le 6ème arrondissement de Paris.