La muse et le commissaire

Published on September 23 2012

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Pas un Français samedi 22 à l'Institut français de la mode. Dans le débat, j'entends. Celui qui rassemblait ce matin-là une centaine de personnes, étudiants, parfumeurs, créateurs, journalistes, consultants, autour du thème "Le parfum, tout un art". Le sémioticien Luca Marchetti s'étonnait que la table ronde consacrée à cet art si français soit animée par un Italien (lui-même), à l'initiative d'un Belge (Wouter Wiels, chef d'orchestre des Rives de la Beauté dans lesquelles s'inscrivait l'événement), avec, comme invités, un Américain (Chandler Burr, commissaire de l'exposition "The Art of Scent", bientôt à New York) et une Québécoise (Denyse Beaulieu, écrivain, journaliste et "muse" de parfum).

L'ex-critique olfactif du New York Times s'apprête à exposer douze "parfums nus" au Musée des arts et du design. Des compositions olfactives "emblématiques", mises en scène comme des sculptures dans un immense espace dont la scénographie sera réalisée par les architectes Diller Scofidio & Renfro. Ni contenant, ni couleur ou texture. "Rien de visuel ! Jamais de la vie je ne montrerais le flacon, le packaging, la fille, le garçon, la pub,..." déclare Chandler Burr.

Rien que des odeurs, donc. Pardon, des "œuvres d'art" : Chandler Burr n'utilise plus le mot "parfum" et qualifie d'"artistes olfactifs" ceux qui ne se disent souvent que "créateurs" ou "compositeurs" (voire "apprentie sorcière", comme Isabelle Doyen). Fera-t-il nuit ? Est-ce les "chefs de file" qui seront exposés ? ces parfums qui ont créé une descendance, avec leurs accords novateurs et leur belle facture – N°5, Femme ou Angel ? Sous quelle forme sentira-t-on ces "anges" de la parfumerie, "personnages invisibles qui nous entourent, veillent sur nous et parlent souvent à notre place" (Luca Turin) ?

Doit-on inventer des catégories spécifiques pour classifier ces productions parfumées? se demandait déjà le parfumeur Edmond Roudnitska dans les années 1980. Peut-on faire entrer, par analogie et par un tour de force comme le fait Chandler Burr, ces emblèmes olfactifs dans des mouvements artistiques – romantisme, expressionnisme abstrait, photoréalisme, brutalisme... – qu'on emprunte aux autres arts ? Un créateur de parfum peut-il prétendre être un auteur quand il n'est pas toujours propriétaire des formules qu'il crée ?

On attend avec impatience le catalogue de l'exposition qui nous permettra de répondre à quelques-unes de ces questions. Et de mieux saisir à quoi peut ressembler le parfum débarrassé de ses oripeaux marketing. Si l'on salue les intuitions de Chandler Burr, on n'est pas sûr pour autant qu'il faille couper le parfum de toutes ses racines pour l'apprécier comme œuvre d'art. Les souvenirs qui sont à l'origine de sa création, les anecdotes qui ont accompagné sa génèse, les notes olfactives qui n'ont pas été produites par hasard : n'est-ce pas le moins, pour quelqu'un qui parle d'un parfumeur comme d'un "artiste olfactif", de s'intéresser à ses intentions esthétiques ? Le commissaire de "The Art of Scent" balaie les objections avec la brutalité de ceux qui s'agacent de ne pas réussir à convaincre. "L'objet d'art n'est pas le narratif qui prétend l'avoir engendré, tranche-t-il. Nos histoires nous appartiennent, tandis que les parfums restent une fois finis. De plus, on ne comprendra jamais l'art olfactif tant qu'on parlera des matières premières, qui sont un outil marketing."

L'écrivain Denyse Beaulieu (auteur du blog Grain de Musc), elle, sait qu'on n'entre jamais dans un parfum sans un bagage, un parcours, des références, une sensibilité. Et que les souvenirs les plus intenses nourrissent les plus beaux effluves. Celui d'une rencontre qu'elle fit un jour à Séville pendant la Semaine Sainte a inspiré à Bertrand Duchaufour l'un des parfums les plus réussis de la rentrée. Le bel Hidalgo portait de la lavande et elle Habanita. "Les orangers s'ouvraient, c'était comme un champignon atomique qui envahissait la ville. Les rues sentaient l'encens, le crottin et la cire d'abeille, les churros et les cigarettes blondes." Tandis que le nez stylisait les effluves de la rencontre, la plume rédigeait le livre qui en expliquait la génèse – déja publié en Grande-Bretagne, bientôt en France et aux Etats-Unis. Et si le récit qui se construit autour des matières premières est un moyen d'entrer dans Séville à l'Aube, c'est parce que l'interaction des ingrédients de la formule produit des effets qui traduisent fidèlement le souvenir olfactif que l'écrivain avait en tête. Un jeu autour des notes de lavandes, l'une plus résineuse et ambrée, entre la minéralité de l'encens et l'overdose de fleur d'oranger, escortée d'une cire d'abeille qui en renforce les effets narcotiques.

Sur le fond, la muse et le commissaire sont plutôt d'accord: le parfum mérite qu'on recherche ses lois propres comme moyen d'expression artistique. Pas sûr qu'on les ait encore trouvées... Et après ces deux heures de débat durant lesquelles, comme l'a souligné Luca Marchetti, on a beaucoup "tourné autour du pot", une question surgit, dans la bouche de la plus Parisienne des Québécoises : et si tout l'art du parfum consistait finalement à être porté ? "Il faut qu'il y ait de l'air, la peau, souligne-t-elle. Sans ça, le parfum n'est pas complet." En être l'interprète en s'affranchissant de l'histoire écrite pour en inventer une autre. "Quand je porte un parfum, je suscite des interactions, souvent silencieuses, avec mon entourage", note Denyse Beaulieu. De l'art finalement très français de vivre le parfum, loin des exigences de la raison pure.

"The Art of Scent", au MAD (Museum of Arts and Design, New York). Du 13 novembre au 27 janvier. www.madmuseum.org

Séville à l'aube, de L'Artisan Parfumeur. 105 euros les 100 ml.

The Perfume Lover. A Personal Story of Scent, de Denyse Beaulieu, Collins, 320 p.

Published on #L'Air du Temps

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Sandrine Videault 09/24/2012 14:45

Bonjour,

Si l'espace de vie del perfume n'était que peau....on s'ennuierait et l'histoire del perfume ne serait pas ce qu'elle est....Quant à l'oeuvre d'art olfactive...on pourrait en débattre pendant des heures. La composition (quel que soit son support final) olfactive est toutefois une oeuvre de l'esprit...arrêtons effectivement de tourner autour du pot. Sandrine Videault