Tous à la niche ?

Published on September 12 2012

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L'excellent papier de Maïté Turonnet le week-end dernier dans Next ("Les parfums made in moi", Libération daté 8-9 septembre) a dû faire trembler le petit monde des essences. La plus impertinente des journalistes beauté s'en prend ce mois-ci à la multiplication des "créateurs" en tout genre qui se mettent au parfum. Décorateurs, joaillers, designers, faiseurs de sacs ou de chaussures dirigent parfois avec talent les projets de fragrances. Mais beaucoup s'autorisent à produire des jus "parfaitement hors de prix et de qualité olfactive sans génie".

A la veille de l'ouverture de Pitti Fragranze, le salon international de la haute parfumerie qui débute le 14 septembre à Florence, le portrait qu'elle dresse de la "niche" sonne féroce mais juste. Avec son talent péremptoire, Maïté Turonnet rappelle d'abord que ce sont les dérives de la parfumerie sélective (traditionnelle) dans les années 1990 (multiplication des lancements et jus médiocres) qui ont permis à ces maîtres d'œuvre alternatifs de prospérer. Les Diptyque, Annick Goutal, Serge Lutens, L’Artisan parfumeur, Comme des garçons sont tous nés d’une volonté de proposer des accords nouveaux et/ou des matières premières rares ou inconnues - ces directeurs artistiques hors pair jurant d'investir dans la qualité des fragrances l'argent qui ne serait pas dépensé pas en campagnes de communication.

Quinze ans après, la démarche a fait des émules et semble ne plus avoir de confidentiel que le nom. D'autant que les marques traditionnelles, en soignant leur patrimoine et leurs collections extraordinaires, ont su rebondir (Les Exclusifs de Chanel, L’Art et la matière de Guerlain...). Aujourd'hui, les mêmes dérives paraissent guetter la niche. Pour quelques réussites, combien de jus prétentieux et d’essences catastrophes ? La bulle olfactive alternative serait-elle sur le point d'éclater ? Même si, comme Maïté Turonnet, je déplore cette saturation dont souffre la parfumerie actuelle (et pas seulement confidentielle...), les liens subtils que tissent le parfum avec la création n'en finissent pas de me surprendre. Comme, en cette rentrée, les Liquides imaginaires de Philippe Di Méo, les Parures secrètes d'Ann Gerard ou les restaurations olfactives de Carlos Huber d'instants rescapés du passé.

Philippe Di Méo, designer de son état, conçoit depuis vingt ans des flacons aussi bien pour Dior et Guerlain que pour Coca Cola ou Dom Perignon. Alors qu’il travaille, en 2006, avec des parfumeurs sur un projet de patch en forme de goutte à coller sur la peau diffusant les "eaux du corps" (larmes, salive, sueur), Philippe di Méo constate qu'il partage avec les "nez" un même langage: "Bois, plastique, liquide, quelle différence?"se demande-t-il. Tout comme il s'est longtemps interrogé sur le registre de son travail où le parfum prendrait à nouveau la parole. Ce fut avec trois Liquides imaginaires, présentés l'an dernier aux Rives de la beauté : on pouvait découvrir, dans des amphores où circulaient les arômes, Sancti, une eau sacrée du matin qui nettoie les pensées; Fortis, une eau noire qui brûle les mauvais souvenirs; et Tumultu, un voile humide comme la vapeur d'un bain égyptien. Composées par Givaudan, éditées depuis chez L'Eclaireur, et bientôt au Bon Marché comme marque à part entière, ces eaux fortes ont donné au designer l'envie de récidiver. C'est chose faite avec ses nouvelles Eaux bouillantes, éphémères fumets à découvrir bientôt au Purgatoire, rue Paradis, à Paris.

Ann Gérard est une joaillère sur mesure qui imagine ses parfums comme la forme la plus utime du bijou. Une "parure secrète", projet qui donne son nom à la collection qu'elle lance avec trois premières fragrances. Coup de chance : Bertrand Duchaufour était un de ses clients. Et c'est en ami que le parfumeur lui a d'abord composé un iris lumineux comme un cuir blanc, "pas du tout mélancolique". Mais ce Cuir de nacre ne suffisait pas à la créatrice, qui a voulu trois essences d'un coup. "Le parfum, c'est comme les fleurs, affirme-t-elle, ça marche en nombre impair." Ciel d'opale est un tilleul suave un peu miellé, qui s'ouvre sur un bel accord coing, citron de Calabre et poivre de Sechuan. Et Perle de mousse, très vert et très aldéhydé, ressemble à un muguet de forêt. Le fil conducteur de ce trio olfactif ? "Mon propre goût, dit-elle. Il fallait que je me reconnaisse un peu là-dedans." Goût sans doute partagé par Bertrand Duchaufour, qui aime jouer les contrastes entre matières premières et travailler les parfums comme un orfèvre, recherchant "l'iridescence qui donne les feux d'une pierre précieuse à une fragrance".

Carlos Huber a, lui, voulu restituer olfactivement les instants parfumés du passé. Ce spécialiste de la conservation historique lance six fragrances sous le nom d’Arquiste, qui emmènent le nez en Calabre médiévale ou dans une fête aztèque, ou lui suggèrent les effluves de la rencontre entre Louis XIV et l'infante d'Espagne... Cet architecte mexicain installé à New York a méticuleusement documenté ses "restaurations olfactives". Quand il donnait un brief aux parfumeurs de son équipe (Yann Vasnier et Rodrigo Flores-Roux), celui-ci pouvait faire jusqu'à 50 pages et provenir tout droit des archives de la bibliothèque Mazarine ! Voyage dans un temps qu'on imagine toujours immobile, on entre par les fragrances dans des lieux qu'on croyait interdits : le Couvent royal de Jésus Maria, à Mexico, où les religieuses préparaient un cacao baroque infusé de piments; ou dans le cabinet de toilette d'un gentleman, à Saint-Pétersbourg, se préparant au duel.

Gageons qu'avec ces douze paris olfactifs, les bébés parfumés de la rentrée ne seront pas tous jetés avec l'eau du bain... Et qu'à défaut de partager la conclusion radicale de Maïté Turonnet (créez-vous même votre parfum, votre nez vous en sera reconnaissant), on continue d'espérer le meilleur des rencontres entre parfumeurs et créateurs de tout poil.

Les Liquides imaginaires de Philippe Di Méo sont en vente chez L'Eclaireur, à Paris, 350 € les 250 ml. Coffret et mini-amphore à parfum disponibles à partir d'octobre 2012 au Bon Marché, à Paris. A découvrir, dans le cadre des prochaines Rives de la beauté, ses Eaux bouillantes, du 19 au 22 septembre au Purgatoire, 54, rue de Paradis, à Paris-10e. lesliquidesimaginaires.com

Parure secrète, d'Ann Gerard, est en vente chez Jovoy. Cuir d'opale, Ciel de nacre, Perle de mousse, 125 € les 60 ml. www.anngerard.com

Arquiste, de Carlos Huber, est vendu chez L'Eclaireur et Jovoy. 149 € les 50 ml. www.arquiste.com

Published on #L'Air du Temps

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