Published on October 31 2013

© "Gertrude", Pierre-Henry Guerard

© "Gertrude", Pierre-Henry Guerard

Crazy art, live music, scents, french gastronomy, drinks and more… C'était la jungle, jeudi 24 octobre, au Warehouse, un ancien entrepôt de Brooklyn reconverti en galerie d'art, où avait lieu ce soir-là le lancement officiel de Fragrance Republic. Au milieu des sculptures d'oiseaux de Pierre-Henry Guerard et des peintures pleines de couleurs de Vincent Gibaux, on était là pour découvrir les fragrances que ce club d'un nouveau genre distillera dans les prochains mois.

Fragrance Republic n'est pas une nouvelle marque, pas un label alternatif de plus. Mais l'idée qu'on aurait rêvé d'avoir : une sorte de "France Loisirs du parfum", comme le dit son créateur, François Duquesne, grâce auquel, chaque mois, sur abonnement, on découvre la composition d'un "nez" réalisée hors de toute contrainte, de tout brief, de tout enjeu marketing. Un club comme pour les passionnés ou les curieux du vin qui souhaitent dénicher de nouveaux vignobles, de petits crus. Son slogan ? "In Nose we Trust."

Chez Fragrance Republic, pas question de présenter des sillages expérimentaux. "Un parfum qui a du succès, c'est celui que les gens peuvent s'approprier", déclare François Duquesne. Son idée, c'est plutôt de laisser le parfumeur s'exprimer librement sur des thèmes qui lui sont chers. Qu'est-ce que ferait un bon créateur s'il ne travaillait pas pour une marque? s'est-il souvent demandé. "Je voulais donner la parole à des auteurs-compositeurs-interprètes, pas seulement à des interprètes. On a beaucoup de Johnny dans le parfum, moi je veux des M !"

Très souvent, les "nez" sont frustrés que leurs formules originales soient systématiquement rabotées par les marques pour lesquelles ils travaillent — créations trop chères ou trop clivantes, susceptibles d'échouer aux fameux tests menés auprès des consommateurs. "Ici, ils composent, et on voit après. Je ne veux pas qu'ils calculent", déclare François Duquesne.

Les parfumeurs choisis pour les six premiers opus ont été tous conquis par le projet : Nathalie Feisthauer a réalisé un bel accord Iris safran, Amélie Bourgeois un Magnol'Art rendu gourmand par la fève tonka, Antoine Lie une Eau Verte aux accents d'herbe fraîche. Cécile Matton a concocté Down in One, un mojito bien tassé — dont le nom de code a longtemps été Cul sec —, Karine Chevallier une Lime Absolue, fraîche et tenace, et Julie Massé Vapeur de tubéreuse, variation réussie autour de la fleur préférée des Américaines.

Pour l'instant, le club n'existe qu'aux Etats-Unis. Cette "tentative de démocratisation de la belle parfumerie", le monsieur, à cheval entre la France et l'Amerique, la mûrit depuis de longues années. Même lorsqu'il travaillait, côté distribution, pour L'Artisan Parfumeur, qu'il a quitté il y a cinq ans. "Pourquoi ne pas proposer des créations originales à ces amoureux du parfum qui prennent d'assaut les forums et les communautés Internet comme Fragrantica, Basenotes, Sniffapalooza...? me suis-je demandé. Aux Etats-Unis, un site Internet propose tous les mois une sélection de parfums de niche à prix réduits."

Selon une étude, poursuit François Duquesne, 500 000 personnes dans le monde achèteraient régulièrement du parfum. "Si j'arrivais à en capter ne serait-ce qu'1%, soit 5 000 membres, cela suffirait à faire vivre le club", s'enthousiasme l'entrepreneur. Curieux du nez, amoureux du parfum intimidés par la niche ou trouvant ses jus trop chers, vous êtes les bienvenus chez Fragrance Republic ! Outre une sélection mensuelle de parfums, le club envisage d'organiser des événements, où réunir par exemple quelques dizaines de membres pour découvrir des senteurs à l'aveugle.

Depuis le lancement de Fragrance Republic, d'autres parfumeurs ont répondu favorablement à l'initiative de François Duquesne : Ralf Schwieger (Lipstick Rose chez Frédéric Malle), Rodrigo Flores-Roux (Arquiste). Mais aussi Calice Becker (la créatrice de J'Adore de Dior pourrait bientôt composer pour le club) ou Christophe Laudamiel : c'est d'ailleurs lui qui orchestrait l'ambiance olfactive du Warehouse ce soir-là. Cet électron libre de la parfumerie (il a notamment signé les fragrances du Parfum lors de l'avant-première du film) a imaginé pour l'occasion une jungle odorante : une jacinthe des sous-bois, poussant au milieu des fleurs fraîches et des champignons. De quoi devenir encore plus impatient des sillages que nous réserve Fragrance Republic…

Fragrance Republic n'existe pour l'instant qu'aux US. Chaque parfum est produit en série de 5 000 flacons. Tout est fabriqué en France, dans la Cosmetic Valley. Tarif des parfums pour les membres du club : 29 dollars chaque mois les 15 ml (45 dollars sans abonnement), 75 dollars les 75 ml (95 dollars sans abonnement).

Expo "Jungle art Brooklyn", The Warehouse, 623 Bergen Street, Brooklyn NY 11217. Jusqu'au 21 décembre.

Published on October 15 2013

© DR

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"Egoïste, de Chanel, celui qui le porte l'été, c'est un kéké fini, un mec qui ne vit pas ses parfums." Paul Richardot, 21 ans, a le nez fin et pas sa langue dans sa poche. En mai, cet aspirant parfumeur a lancé son blog, Parfum & Officine, sur un ton qui tranche avec celui des sites habituels du genre. Paul, de mèche avec l'un de ses acolytes, fou de parfums lui aussi, s'adresse à ces jeunes branchés lifestyle qui passent leur vie sur Jooks et Vice, deux sites Internet pour les babies des nineties qui ont grandi... Ici, on parle cash. "On est un peu les mauvais garçons de la parfumerie, explique Paul. Enormément de mecs vont acheter un parfum moisi juste à cause de la pub. Autant essayer de les éduquer." Parfois brouillons et paresseux mais souvent drôles et bien sentis, les posts de Paul s'amusent à imaginer des correspondances entre un jus, un style, une situation, une saison…

Cet été, le jeune homme a suivi un stage chez Givaudan, où il a rencontré le parfumeur Jean Guichard, directeur de l'école de parfumerie de la maison de création. Depuis, il rêve d'intégrer la prestigieuse formation, comme Quentin BIsch, son modèle, un "nez" junior qui a quitté sa troupe de théâtre pour entrer en parfumerie. En attendant, Paul fait ses classes à l'Ecole supérieure du parfum, un établissement privé qui enseigne autant les senteurs que le marketing. Avec son blog, il a l'impression de "répondre à une certaine attente, ou plutôt d'apporter quelque chose que personne n'attendait. Moi non plus, au début, je ne m'attendais à rien, mais aujourd'hui on a près de 600 visiteurs uniques par mois !"

Petit déjà, je reniflais tout ce qui me passait sous le nez. Pendant longtemps, je me suis dit, le parfum, on n'en fait pas un métier. Et puis, j'suis une bille en chimie. Pourtant, mon bac S, je l'ai passé deux fois. Pour avoir un meilleur dossier... Je ne voulais vraiment pas y aller, je crois, j'ai un peu le syndrôme de Peter Pan ! Ensuite, j'ai passé le concours de Science Po province, j'ai détesté, j'ai entamé une fac de droit, pareil. Je suis entré il y a deux ans à l'Ecole supérieure du parfum. Mais j'aspire à devenir créateur.

En arrivant, on a un peu tous les mêmes modèles: Jean-Claude Ellena (Hermès), Jean-Paul Guerlain... Moi perso, j'adore Jacques Huclier. Quand je l'ai rencontré chez Givaudan, c'était comme un rêve de gosse ! C'est lui qui a créé A Men, de Thierry Mugler, l'un de mes parfums préférés, je l'ai découvert en 4e.

La fidélité, c'est tout sauf à notre âge! Les gens fidèles, ce sont ceux qui ont trouvé leur âme sœur dans un parfum. Mais si tu veux créer, c'est dans ta nature de papillonner ! Et puis, je ne supporterais pas qu'on s'habitue à ce que je porte. Ce serait tellement triste qu'on dise : “Tiens, ça sent Paul !” Moi, je mets des parfums pour certains événements, d'autres quand j'ai envie de plaire, même un Armani Code ou un Sécrétions magnifiques, d'Etat Libre d'Orange. Les jours où j'ai pas envie d'avoir envie, je porte Eau d'Orange verte, d'Hermès, comme papa. C'est ma mère qui nous a convertis, lui et moi. Elle, elle porte le Patchouli de Réminiscence. Elle n'en change jamais. Si elle le faisait, je ne l'appelerais plus "Maman", mais "madame" !"

Mes premiers parfums ? Tartine et Chocolat. Spiderman — mais j'ai pas forcément envie qu'on l'écrive... N'empêche, le mec qui a créé ça, c'est un génie ! Imagine, quand t'es gosse, tu pschittes, et le parfum sort du doigt de l'homme araignée ! Aujourd'hui, mon pêché mignon, c'est Egoïste, de Chanel, même si je le porte super mal. Il convient parfaitement sur un brun un peu mystérieux, à moto, il arrive, il vient de foutre le feu à une forêt... Alors que moi, je suis un blondinet, un peu minet sur les bords. C'est peut-être d'ailleurs pour ça que les parfums pour femme me vont si bien. Le Classique de Jean Paul Gaultier, les filles adorent quand je le porte. Ou Féminité du bois, de Serge Lutens. Mais ça ne marche pas à tous les coups : m'asperger du parfum de mon ex — Alien, de Mugler – c'est la pire idée que j'ai eue...

Dans la rue, mon grand jeu, c'est de deviner ce que les gens portent et... de le leur demander. Je le fais souvent quand je suis sûr de moi, je déteste me craquer ! La dernière fois, dans une file d'attente, je lance à la fille devant moi, Vous portez Kenzo Amour?..., elle me répond, Non, non, pas du tout. Elle a cru que je voulais lui piquer sa place ! La queue n'avançait pas, on est restés dix minutes l'un derrière l'autre sans plus se parler...

Non, ça ne me dérangerait pas de créer des fragrances pour les gels douches et les shampoings. J'aimerais bien me dire que, le matin, 10 millions de clampins se lavent la tête avec le Head & Shoulders au citron que j'ai créé. Home care et body care, ça touche encore plus de gens, même si la parfumerie fine (celles des flacons) a un côté plus glamour. La famille boisée, c'est celle que je préfère. Chez les hommes, aujourd'hui, il n'y a plus de grands parfums boisés en tête de gondole — mais des cuirs, des gourmands, et toujours des fougères...

"Nez", t'as beau dire aux gens que c'est avant tout un apprentissage, ils ne te croient pas. Ils ont envie de rêver, que le métier reste mystérieux… On ne peut pas leur dire que quiconque a un groin peut devenir parfumeur !

Published on October 9 2013

© Ravage

© Ravage

Les hommes tranquilles devraient essayer l'Eau de Monsieur. Rien de tape-à-l'œil ni de troublant dans ce nouvel opus signé Goutal, juste la promesse d'une virilité paisible, sur fond de santal et de patchouli de Java. Les vigoureux agrumes et aromates qui donnent le top départ — mandarine, menthe, baies de genièvre... — perdurent derrière l'armoise et le géranium.

Une Eau qui semble toute droit sortie de la collection des "Parfums de Monsieur" édités par le duo de créateurs Ravage. A l'occasion d'une expo sur le fétichisme, lors de la Biennale de mode d'Arnhem, ces deux vieux complices de la chasseuse de tendances Li Edelkoort, qui organisait l'expo, ont imaginé six fragrances autour des gestes et des objets intimes d'un gentleman. "On voulait créer quelque chose qui donne l'impression d'exister depuis longtemps", explique le duo : les senteurs d'un sac vintage en cuir (Le Nez de Monsieur), celles d'une cravate (Le Rêve de Monsieur) ou d'une chemise immaculée (Le Blanc de Monsieur).

Rien de bien révolutionnaire olfactivement parlant, mais des parfums que ne désavouerait pas un James Bond un peu old school. Un gentleman anglais que ces deux enfants terribles de la déco pourraient très bien incarner à eux deux, bien qu'ils soient... néerlandais : Arnold et Clemens s'habillent à ce point pareil qu'on pense parfois qu'ils sont jumeaux ! Depuis leur rencontre sur les bancs de l'école des beaux-arts il y a quarante-cinq ans, les "deux garçons", comme les appellent encore leurs amis, s'amusent comme des petits fous dans leurs nombreuses collaborations. "On a besoin d'un point de départ pour travailler en cascade", déclarent-ils. Ils réalisent aussi bien des bijoux, des foulards ou du linge de maison que des luminaires, des meubles, des tapis... Ils aiment autant le cristal et la porcelaine que le bronze et la céramique. Et ils peignent, bien sûr ! Leurs clients ? Swatch, Alessi, Toyota. Ravage a même collaboré à des recettes de cuisine pour Elle Déco !

Pour rester les plus doux des hommes, ces espions à l'anglaise pourrraient aussi s'inspirer du très Français Arsène Lupin. Son côté Voyou a inspiré une fragrance à Guerlain, qui parfume le dernier onguent masculin de la maison: Pâte de Velours, un baume apaisant pour leur épiderme mis à mal sous le feu du rasoir. Quant aux garçons les plus indécis, ils pourront toujours se replier sur Pour Monsieur (1955), de Chanel, une valeur sûre.

Et aussi, dans la collection des Parfums de Monsieur : L'Amant de Monsieur, pour un bel Italien sous le soleil de Capri ; les Larmes de Monsieur, pour accompagner le spleen automnal ; La Vie secrète de Monsieur, pour un homme "un peu kinky", dixit Ravage. Toutes les fragrances ont été créées par des parfumeurs de Firmenich. Et aucune n'est commercialisée.

Eau de Monsieur, d'Annick Goutal, 100 ml, 93 €.

Pâte de Velours, de Guerlain, 100 ml, 75 €.

Published on October 5 2013

© Cartes à gratter distribuées lors des projections de "Polyester", de John Waters.

© Cartes à gratter distribuées lors des projections de "Polyester", de John Waters.

Violète, 20 ans, a séduit son jury en trois minutes et... six odeurs. Pour la soutenance de son mémoire de licence dans son école d'audiovisuel, elle a choisi d'illustrer olfactivement une scène du film Le Parfum par une série de six senteurs, herbe, bois, pierre chaude ou mouillée, qu'elle diffusait sur des languettes numérotées." Je voulais travailler sur les nouvelles technologies de post-production, dit-elle, ça ne me disait rien de faire un film. J'ai découvert l'odorama par hasard, c'est un collègue qui m'en a parlé. Ca m'a tout de suite intéressé. L'odorat est un sens qui a rarement été exploré au cinéma." A quelques jours de sa soutenance, Violète s'est rendue à la boutique Senteurs de Fée, rue de Sévigné, et chez un distributeur de lampes Berger dans le Marais, qui lui ont généreusement offert des échantillons de parfums de vétiver ou de bois de cèdre pour conduire la séquence choisie.

La réalisation des odoramas a toujours été laborieuse, les techniques de diffusion jamais véritablement abouties. La première projection parfumée a eu lieu en 1906 aux Etats-Unis, il s'agissait d'un documentaire. Les premières fictions odorantes, tournées au tout début des années 1960, sont également américaines. Dans l'une, l'odeur y jouait un rôle central: le meurtrier fumait la pipe ! En France, les odoramas arrivent dans les années 1980. Mais la plupart de ces tentatives dépassent rarement le cadre de la projection unique. La diffusion de Polyester (1981), de John Waters, reposait sur des cartes odorantes à gratter pour libérer le parfum de pizza, de colle ou de marijuana. Plus ludique que multisensoriel !

C'est peut-être du home cinema que viendra le salut du film parfumé. Bel écran, bon son, et... un Odoravision. Un drôle de meuble, vertical comme une grosse enceinte ou plat comme une table basse, avec, dedans, 40 petites fioles qui renferment chacune des odeurs d'usines, de feuilles mortes, de crottin de cheval... Des effluves "réalistes", destinés à être synchronisés aux séquences d'un film.

Le dispositif, meuble plus essences parfumées, reste cher: de 1500 à 2000 euros aujourd'hui. Sans compter le prix des essences dans les flacons, à renouveler ! Et puis, qui déciderait des séquences à illustrer ? L'installation reste difficile à mettre en place dans une salle de cinéma existante. Cela supposerait de casser des murs, défoncer des sols, installer de la tuyauterie lourde... "Ca reste un marché de niche, comme le cerf-volant", s'amuse le journaliste Yves Eudes, spécialiste des nouvelles technologies au Monde.

Quant à notre Violète, la jeune fille déterminée part pour six mois à la New York Film Academy parfaire son anglais et sa connaissance de la réalisation et du scénario. A son retour, elle se verrait bien monter une boîte de production avec une amie sans s'interdire d'explorer la distribution, la régie, et pourquoi pas le scénario parfumé. Au fait, des souvenirs d'enfance odorants ? "La forêt chez ma grand-mère, en Picardie. J'ai aussi vécu au Gabon jusqu'à 4 ans, je n'en gardais aucun souvenir concret mais lorsque j'y suis retournée, à 11 ans, visuellement je ne reconnaissais rien et pourtant je me sentais chez moi !"

Violète n'exclut pas non plus de reprendre des études de psychologie ou d'histoire... "C'est important pour le cinéma. La psychologie, pour étoffer les personnages; l'histoire, euh... pour la culture générale !" Les têtes bien faites ont toujours le nez fin.