La mauvaise réputation

Published on November 19 2012

© Cris Acqua

© Cris Acqua

« L'amour, c'est quand l'envie vous prend qu'on ait envie de vous », écrivait Toulouse-Lautrec. C'est la parole du peintre qui nous vient à l'esprit en rédigeant ce post sur l'œillet. Nous, à première vue, on voyait en lui l'emblème de novembre, pas loin du chrysanthème. La fleur mal-aimée des théâtres, aussi : longtemps, à la fin d'une saison à la Comédie-Française, on offrait des roses à une pensionnaire si son contrat était reconduit, des œillets dans le cas contraire. « Nul besoin de mots, le langage des fleurs suffisait », rappelle la comédienne et écrivain Dominique Paquet.

Mais son aspect sulfureux nous échappait. C'est Mathilde Laurent qui nous a mis la puce à l'oreille. Pour la parfumeur de Cartier, qui a travaillé l'œillet dans la série «Les Heures », celui-ci n'a rien d'un fantôme hantant les cimetières. Ses pétales lui évoquent plutôt les frou-frous d'une robe en taffetas, et son Heure convoitée (2011) s'inspire des nouvelles effeuilleuses du burlesque. « C'est un parfum de cabaret, qui se porte comme Gréco chante “Déshabillez-moi”, jeux de jambes et moue boudeuse », raconte la parfumeur. Le départ chair de fraise de la fragrance lui donne un côté coquin, « très "croque moi si tu peux" ». Et bientôt la note aux accents de girofle prend des airs de châtaigne chaude.

C'est le souvenir sublimé de Bellodgia (1927) que Mathilde Laurent avait en tête quand elle a composé L'Heure convoitée. A 16 ans, elle avait reçu en cadeau un flacon Baccarat presque vide de ce soliflore de Caron qui reproduit fidèlement l'odeur de l'œillet – florale, poudrée et très épicée. Une fragrance bien loin de la fleur abstraite de L'Air du temps (1947) de Nina Ricci, laquelle ne restitue que « l'esprit sans les couleurs, la forme sans la chair », dit Mathilde Laurent. Très éloignée aussi de l'œillet presque confit d'Opium (1977), d'Yves Saint Laurent, entouré de myrrhe et de vanille.

Matière première aujourd'hui un peu oubliée, l'œillet est pourtant résolument moderne dans ses versions solaire (Carnation, de Comme des Garçons) ou hitchcockienne (Vitriol d'œillet, de Serge Lutens). Et n'a rien perdu de sa réputation sulfureuse: « Quand je porte L'Heure convoitée, j'ai l'impression d'avoir mis un rouge à lèvres très rouge », confiait une fidèle à Mathilde Laurent. Une note somme toute parfaite pour les Dames en noir...

Published on #Numéros Cinq

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