A vue de nez

Published on October 11 2012

© Arnaud Picard

© Arnaud Picard

« Je n'ai pas une truffe de labrador, si c'est la question. » Quand on demande à Gaël Peltier si le fait d'être non-voyant a pu servir son activité de parfumeur (plus d'acuité, par exemple, meilleure capacité à mémoriser les essences), il met tout de suite les points sur les « i ». Tout en admettant :
« J'ai peut-être eu plus de facilité au départ à appréhender l'univers olfactif. Dans le sens où je ne suis pas colonisé par la montagne d'images que l'on reçoit chaque jour. Il y a des chances que les références qui me guident dans la composition soient moins communes. » L'odeur de l'osmanthus, par exemple, subtilement abricotée, « évoque la Cité interdite au parfumeur Jean-Claude Ellena », dit Gaël Peltier. « Une très belle référence, ajoute-t-il, j'y suis allé aussi. Mais moi, quand je sens la fleur d'osmanthus, j'imagine plutôt un paysage luxuriant avec un lac, des nénuphars, des fleurs qui sentent le cuir, le thé vert et le foin. Quelque chose d'indéfini, qui n'appartient sans doute qu'à moi.»

Au départ, Gaël Peltier voulait être avocat ou psychologue. Il a perdu la vue à l'âge de
9 ans suite à une détérioration de la rétine. Un jour, à la radio, il entend une critique du Livre du parfum, d'Elisabeth Barillé, et se dit, Ça c'est un univers intéressant. « La dimension assez onirique de l'ouvrage a joué un rôle d'initiation à la sensibilité olfactive. » Il lit d'autres livres, visite le musée de Grasse, explore les matières premières, découvre les gestes du parfumeur. « C'était intense, magique. J'avais 16 ans et, très vite, je n'ai plus eu envie d'entamer un parcours classique. »

Le jeune parfumeur, 33 ans aujourd'hui, dit devoir beaucoup à Mme Marin, ancienne directrice de l'Ecole de parfumerie de Givaudan (à l'époque à Grasse). Mais c'est à Paris qu'il s'est formé, chez Cinquième Sens, époque Monique Schlienger. L'ex-nez d'Annick Goutal « a toujours été très enthousiaste. Elle m'a appris la rigueur. Sur le plan olfactif, j'étais au même niveau que les autres. Et puis, elle nous enseignait qu'un bon parfum, c'était prendre le temps, utiliser des produits de qualité et cultiver le sens du dialogue ».

Le temps, Gaël Peltier l'a pris. Pendant sa formation, il rencontre un manager d'un grand groupe de création de parfums, fait un stage puis d'autres, chez Firmenich, Givaudan, Jean Patou... Plutôt sur le terrain de l'évaluation, du contrôle olfactif. Ensuite, il aurait bien voulu être salarié d'un de ces labos. « C'est là que le handicap a été un obstacle. Certains, dans leur lettre de refus, ont d'ailleurs bien pris la peine de préciser que ce n'était pas à cause de ça qu'ils ne m'embauchaient pas... » La formulation, Gaël Peltier s'y met plus tard, chez Gallimard, à Grasse. Et lance dans la foulée, à
21 ans, sa société de création de parfum à Montpellier, Fragrances Luxe.

Après, c'est un peu « la traversée du désert ». Il participe bien à des ateliers pédagogiques à l'Université européenne des saveurs et des senteurs de Forcalquier, où il initie à l'olfaction des ados français et américains. Mais tout ce qui concerne la création reste compliqué. « Je devais faire peser les formules dans un labo extérieur, j'étais toujours en retard par rapport à la demande. » Il met sa société en sommeil assez rapidement. Pendant dix ans, il essaie toutefois d'avoir « un minimum de continuité ». Acquiert un orgue à parfums. Recommence à sentir, à s'imprégner des matières premières. Il a bien tenté de faire du droit « mais on ne peut pas bâtir quelque chose sur de la frustration ».

En 2009, grâce à un financement de la Fondation l'Occitane, et sur les conseils d'un ingénieur des Arts et métiers, il fait ajouter un boîtier vocal à sa balance classique. Le nouvel instrument lui permet de peser à voix haute les matières premières. Une révolution pour le parfumeur. Depuis, il « rattrappe le temps perdu ». A trouvé un autre sous-traitant pour l'achat des essences. Finit de se former à leurs interactions. Mais la pesée des poudres et celle des résinoïdes demeurent difficiles. « J'apprends à viser juste. » En 2010, il a travaillé sur des thématiques olfactives autour de l'Espagne et du Maroc dans le cadre d'un projet pédagogique mené par une plasticienne. Odeurs de sangria, d'encens et d'oranger vs thé à la menthe, pâtisserie orientale et sac d'épices : effluves mis en scène dans des cabines multisensorielles, autour de maquettes de monuments emblématiques.

Gaël Peltier a rouvert sa société en 2011. Il a un projet d'ouvrage d'art parfumé avec un éditeur non voyant qui publie des livres en relief. « J'aimerais quand même avoir quelques marques avec lesquelles travailler. Mais je crois que je ne dois plus toujours chercher à les rassurer. C'est assez difficile, un parfumeur indépendant doit toujours démarcher. Pour l'instant, j'estime être encore un peu jeune. Mais L'Artisan Parfumeur... Ou Marithé & François Girbaud..., je leur composerais bien un parfum... En tout cas, plutôt de jeunes marques, j'aime la dimension artisanale de ce métier. »

Alors, avis aux (petites) maisons qui voudraient porter un regard neuf sur la création !

Le site de Gaël Peltier : www.fragrances-luxe.com

Le 11 octobre est la Journée mondiale de la vue. A cette occasion, L'Occitane lance un savon solidaire, dont 100% des bénéfices seront reversés à des projets de lutte contre la cécité. La Fondation de la marque développe depuis 2006 un vaste programme de projets pour la vue dans les pays en voie de développement. www.fondation.loccitane.com

« La dernière image », En 2010, à Istanbul, historiquement surnommée la « ville des aveugles », Sophie Calle a demandé à des femmes et des hommes qui avaient perdu la vue, souvent subitement, de lui décrire « leur dernier souvenir du monde visible ». 13 œuvres à découvrir avant le 27 octobre à la Galerie Perrotin, 76, rue de Turenne, Paris-3e.

Published on #Chasse Aux Papillons

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