Published on October 30 2012

© Nathalie Lecroc

© Nathalie Lecroc

C'est l'histoire d'un parfum qui n'existe pas. Enfin si, sans doute sur un petit carnet ou dans le coin d'un ordinateur, en tant que formule chimique. Mais nulle part ailleurs, nulle part à sentir ou à vaporiser lorsque les jours se font plus courts et que les ciels s'assombrissent. Sauf si on a la chance, comme moi, de s'en faire offrir un petit flacon, chaque année, quand Paris se met à l'heure d'hiver.

J'ai découvert Le Sac de ma mère à New York, à l'été 2008. Chez Aedes de Venustas, un boudoir à parfums baroque du Village, couleur pourpre aux murs, le meilleur de la niche au cœur de Big Apple. L'un des propriétaires me fit sentir une petite fiole dont je sus dès la première bouffée que son odeur était pour moi. Un mélange d'iris et de violette, de cuir et de poudre de riz, de mouchoir en dentelle et de peau animale – la déclinaison en essence d'une bougie Annick Goutal qui, elle, n'existait qu'en France. La boutique s'apprêtait à lancer la version parfumée à l'automne en exclusivité. Je passai commande sans attendre. A mon retour à Paris, je fonçai rue de Castiglione m'acheter deux bougies de la précieuse senteur.

Et puis, j'ai appris que ce parfum ne serait pas commercialisé. Pour une sombre histoire de distributeur contrarié, de décideur court-circuité, un mic-mac d'egos mal placés. « Aedes voulait un parfum, nous on voulait Le Sac de ma mère. Au moment de le finaliser, le projet n'a pas abouti », explique pudiquement Camille Goutal. Pour ce projet, la parfumeur Isabelle Doyen se souvient : « Camille et moi, on s'amusait d'abord à se demander: pourquoi ne ferait-on pas un parfum pour jeune fille qui sentirait le sac de dame et qui s'appellerait Kelly ? On s'est dit qu'à tous les coups Hermès nous sauterait dessus. » Pourtant, Le Sac de ma mère, c'est d'abord un hommage au mythique sac de la maison. « Celui de maman [Annick Goutal, la créatrice de la marque], à l'époque où les femmes n'avaient qu'un seul sac, raconte Camille. J'adorais son odeur » « C'est évidemment un fantasme de petite fille, poursuit Isabelle. En cachette, quand elle sortait, j'allais regarder dans celui de ma mère. C'était comme si je plongeais dans une boîte à mystères. Je me souviens du cliquetis feutré du fermoir. »

Aromatique Majeur, la société dont s'occupent Camille et Isabelle, propose « plein de choses » au bureau Annick Goutal (la marque a été rachetée en 2011 par un groupe coréen, lequel détient aussi les parfums Lolita Lempicka). Et puis, les « filles du bureau » tranchent : « Le Sac de ma mère, elles trouvaient que c'était un peu trop segmentant, comme elles disent. » Elles n'ont donc pas validé le projet pour un parfum, mais pour une bougie. Lancée en 2006, celle-ci n'existe plus aujourd'hui. Et enterrée, aussi, la collaboration avec Aedes de Venustas.

Alors Le Sac de ma mère, on oublie ? Comme le dit Camille, « souvent quand les projets n'existent pas, c'est juste parce que ce n'est pas le bon moment... Et puis, ça pourrait revenir en édition limitée. Avec un nom différent, bien sûr ! ». « Je sais qu'on n'a pas dit notre dernier mot dessus, renchérit Isabelle. Nulle part il y a un truc comme ça...» On aimerait qu'elles aient raison. Et en même temps, on s'en fout un peu. En fait, on savoure, chaque automne, d'être l'une des seules au monde à porter ce « truc comme ça » qui semble autant avoir été composé sur mesure, exclusivité comprise.

A voir : Depuis dix ans, Nathalie Lecroc dessine une Petite Anthologie des sacs et sacs à main. Une trentaine de ses aquarelles sont exposées à L'Ile-d'Yeu, dans la salle d'exposition municipale (ancienne Poste, rue du Coin-du-Chat). L'artiste a travaillé sur des Portraits d'Islais, et plus particulièrement des personnages-clés de l'île – l'historien, le pêcheur, l'infirmière, l'ancienne ouvrière des conserveries du port... Vernissage le 31 octobre en présence de l'artiste. Jusqu'au 23 novembre.

Published on #Tocade

Published on October 23 2012

© L'Ecole des loisirs

© L'Ecole des loisirs

Au téléphone, Jean-Noël Ozouf m'a prévenue: « N'écrivez pas votre post sur Antoine avant de l'avoir essayé ! » J'avais pourtant bien l'intention de lui trouver un cobaye plus approprié : un homme, un vrai. Car Antoine n'est pas n'importe qui : c'est une... lessive conçue par des hommes pour les hommes. Fini de laver son linge sale en famille ! Aux femmes et aux enfants, les poudres à la lavande, au jasmin, au lilas. Aux hommes, un produit "composé comme une eau de toilette de luxe". Flacon en verre, liquide couleur lagon et d'une efficacité forcément "plus concentrée": pas de notes de tête dans sa formule parfumée, celles qui s'envolent les premières quand on en vaporise. Mais des accords tenaces, boisés, ambrés, musqués. « Essayez-le sur vos draps... », me glisse Jean-Noël. Heureux mélange de concentré de parfum et d'enzymes gloutons ? Mazette ! La seule lessive, renchérit M. Antoine, à être « en adéquation avec la plupart des eaux de toilette masculines du marché ».

Cet "ami du ménager" est aussi de deux à cinq fois plus cher qu'un produit "traditionnel" (féminin, donc...?). Et il lave comment, Antoine, à ce prix-là ? « Aussi mal que les autres ! Et si on utilise certains ingrédients hypoallergéniques, c'est un peu par hasard, on n'a pas voulu communiquer dessus », dit Jean-Noel Ozouf. Non, les créateurs d'Antoine ont voulu « répondre aux besoins des clients en termes d'art de vivre ». Pas moins. L'un s'ennuyait au Crédit agricole; l'autre, Dominique Gindre, parfumeur sur la partie homecare (shampoings, gels douche, crèmes de soins, lessives...) chez Takasago, s'était toujours senti gêné par le côté fleuri ou fruité de ses chemises fraîchement lavées.

Pour Antoine, les deux copains d'enfance ont voulu « un prénom masculin pas connoté dessous de bras, comme Marcel ou Raymond », explique Jean-Noël Ozouf. Et s'ils se défendent de toute intention marketing (pas d'études de marché, « on voulait prendre le contrepied des grandes boîtes »), Antoine s'affiche comme presque totalement made in France, pratique la livraison à domicile, en ligne, sur abonnement. En petit format, c'est un « cadeau rigolo ». La bouteille d'un litre, c'est pour les accros. Ceux qui ont été séduits et qui reviennent. Mais qui, au fait ? Sur le papier, plutôt un gentleman, célibataire et délicat, qui aime prendre soin de lui. Dans les faits, l'homme qui vit en couple. Ou sa femme, qui achète « pour son chéri, pour ses chemises ». Plutôt des bobos, en couple sans enfant, parfois gays, entre 25 et 50 ans. Antoine se vend essentiellement à Paris, chez Dom ou Killiwatch, et même chez un fleuriste qui trouve amusant d'« que l'on offre des fleurs à madame, et de la lessive pour monsieur » !

J'ai donc testé Antoine. Sur mes draps. Pas désagréable. Je vous rassure, messieurs : oui, ça lave aussi les chaussettes, et non, vos chemises ne vont pas devenir bleues (des questions que l'on a déjà posées à Jean-Noël Ozouf...). Autour de moi, par contre, l'idée n'enthousiasme pas. « C'est cher. Le mec qui peut se payer un truc pareil, c'est pas lui qui s'occupe de son linge. » Un autre se hérisse : « Si c'est un fake c'est bien fait, si c'est vrai c'est franchement navrant. Et pourquoi pas les gants vaisselle aux couleurs masculines ou le cube WC senteur salle de gym ? » « Consternant !, renchérit une amie. Jusqu'où ira le marketing pour sexuer les objets ? »

Plus de risque, messieurs, de cogner le santal, le vétiver et les épices de votre sent-bon avec les Fruits des îles ou la Fleur de coton... Ouf ? Car, en matière de parfums, l'homme n'aurait-il pas droit aux fleurs capiteuses et les femmes aux bois secs ? « Les petits garçons jouent aux voitures, les filles à la poupée, c'est la culture », lance Jean-Noël Ozouf. Aïe... ! on n'est pas (du tout) sûr d'être d'accord... Et puis, pour tout vous dire, on préfère George à Antoine. Officiellement mixte (en hommage à George Sand), ce jus singulier ne contient pas une once de bois mais du néroli et des baumes, de la myrrhe et du tabac, du café, de la bergamote. George n'a rien d'une lessive mais on en parfumerait bien nos draps...

Antoine, lessive pour homme. 11 €, 250 ml. 22 € les 750 ml. www.lessivepourhomme.fr

George, de Jardins d'écrivains. 85 € les 100 ml.

Published on October 15 2012

© Chanel

© Chanel

A l'heure où Brad Pitt sussure quelques mots autour du N°5, Clotilde, 52 ans, nous raconte sa fidélité au N°19 de Chanel.

C'est le seul parfum que j'ai jamais porté. Mon unique luxe. Celui que je me suis offert, l'année de mes 20 ans, avec ma première paie. Je m'étais coupé les cheveux, je portais une nouvelle paire de lunettes et des chaussures à talons. Chanel, c'est plein de choses. C'est le top du luxe. Et puis je mets du parfum comme je mets mes lunettes le matin, je ne vois pas sans. Il fait aussi partie de mon odeur de maman, c'est une des raisons pour lesquelles je n'en changerai jamais. Un jour, mon premier mari m'a offert Poison. J'ai détesté. Je n'osais pas le lui dire, je ne le portais jamais. Je le reconnais encore aujourd'hui dans le métro. C'est pas possible que ça existe toujours... !

Published on October 11 2012

© Arnaud Picard

© Arnaud Picard

« Je n'ai pas une truffe de labrador, si c'est la question. » Quand on demande à Gaël Peltier si le fait d'être non-voyant a pu servir son activité de parfumeur (plus d'acuité, par exemple, meilleure capacité à mémoriser les essences), il met tout de suite les points sur les « i ». Tout en admettant :
« J'ai peut-être eu plus de facilité au départ à appréhender l'univers olfactif. Dans le sens où je ne suis pas colonisé par la montagne d'images que l'on reçoit chaque jour. Il y a des chances que les références qui me guident dans la composition soient moins communes. » L'odeur de l'osmanthus, par exemple, subtilement abricotée, « évoque la Cité interdite au parfumeur Jean-Claude Ellena », dit Gaël Peltier. « Une très belle référence, ajoute-t-il, j'y suis allé aussi. Mais moi, quand je sens la fleur d'osmanthus, j'imagine plutôt un paysage luxuriant avec un lac, des nénuphars, des fleurs qui sentent le cuir, le thé vert et le foin. Quelque chose d'indéfini, qui n'appartient sans doute qu'à moi.»

Au départ, Gaël Peltier voulait être avocat ou psychologue. Il a perdu la vue à l'âge de
9 ans suite à une détérioration de la rétine. Un jour, à la radio, il entend une critique du Livre du parfum, d'Elisabeth Barillé, et se dit, Ça c'est un univers intéressant. « La dimension assez onirique de l'ouvrage a joué un rôle d'initiation à la sensibilité olfactive. » Il lit d'autres livres, visite le musée de Grasse, explore les matières premières, découvre les gestes du parfumeur. « C'était intense, magique. J'avais 16 ans et, très vite, je n'ai plus eu envie d'entamer un parcours classique. »

Le jeune parfumeur, 33 ans aujourd'hui, dit devoir beaucoup à Mme Marin, ancienne directrice de l'Ecole de parfumerie de Givaudan (à l'époque à Grasse). Mais c'est à Paris qu'il s'est formé, chez Cinquième Sens, époque Monique Schlienger. L'ex-nez d'Annick Goutal « a toujours été très enthousiaste. Elle m'a appris la rigueur. Sur le plan olfactif, j'étais au même niveau que les autres. Et puis, elle nous enseignait qu'un bon parfum, c'était prendre le temps, utiliser des produits de qualité et cultiver le sens du dialogue ».

Le temps, Gaël Peltier l'a pris. Pendant sa formation, il rencontre un manager d'un grand groupe de création de parfums, fait un stage puis d'autres, chez Firmenich, Givaudan, Jean Patou... Plutôt sur le terrain de l'évaluation, du contrôle olfactif. Ensuite, il aurait bien voulu être salarié d'un de ces labos. « C'est là que le handicap a été un obstacle. Certains, dans leur lettre de refus, ont d'ailleurs bien pris la peine de préciser que ce n'était pas à cause de ça qu'ils ne m'embauchaient pas... » La formulation, Gaël Peltier s'y met plus tard, chez Gallimard, à Grasse. Et lance dans la foulée, à
21 ans, sa société de création de parfum à Montpellier, Fragrances Luxe.

Après, c'est un peu « la traversée du désert ». Il participe bien à des ateliers pédagogiques à l'Université européenne des saveurs et des senteurs de Forcalquier, où il initie à l'olfaction des ados français et américains. Mais tout ce qui concerne la création reste compliqué. « Je devais faire peser les formules dans un labo extérieur, j'étais toujours en retard par rapport à la demande. » Il met sa société en sommeil assez rapidement. Pendant dix ans, il essaie toutefois d'avoir « un minimum de continuité ». Acquiert un orgue à parfums. Recommence à sentir, à s'imprégner des matières premières. Il a bien tenté de faire du droit « mais on ne peut pas bâtir quelque chose sur de la frustration ».

En 2009, grâce à un financement de la Fondation l'Occitane, et sur les conseils d'un ingénieur des Arts et métiers, il fait ajouter un boîtier vocal à sa balance classique. Le nouvel instrument lui permet de peser à voix haute les matières premières. Une révolution pour le parfumeur. Depuis, il « rattrappe le temps perdu ». A trouvé un autre sous-traitant pour l'achat des essences. Finit de se former à leurs interactions. Mais la pesée des poudres et celle des résinoïdes demeurent difficiles. « J'apprends à viser juste. » En 2010, il a travaillé sur des thématiques olfactives autour de l'Espagne et du Maroc dans le cadre d'un projet pédagogique mené par une plasticienne. Odeurs de sangria, d'encens et d'oranger vs thé à la menthe, pâtisserie orientale et sac d'épices : effluves mis en scène dans des cabines multisensorielles, autour de maquettes de monuments emblématiques.

Gaël Peltier a rouvert sa société en 2011. Il a un projet d'ouvrage d'art parfumé avec un éditeur non voyant qui publie des livres en relief. « J'aimerais quand même avoir quelques marques avec lesquelles travailler. Mais je crois que je ne dois plus toujours chercher à les rassurer. C'est assez difficile, un parfumeur indépendant doit toujours démarcher. Pour l'instant, j'estime être encore un peu jeune. Mais L'Artisan Parfumeur... Ou Marithé & François Girbaud..., je leur composerais bien un parfum... En tout cas, plutôt de jeunes marques, j'aime la dimension artisanale de ce métier. »

Alors, avis aux (petites) maisons qui voudraient porter un regard neuf sur la création !

Le site de Gaël Peltier : www.fragrances-luxe.com

Le 11 octobre est la Journée mondiale de la vue. A cette occasion, L'Occitane lance un savon solidaire, dont 100% des bénéfices seront reversés à des projets de lutte contre la cécité. La Fondation de la marque développe depuis 2006 un vaste programme de projets pour la vue dans les pays en voie de développement. www.fondation.loccitane.com

« La dernière image », En 2010, à Istanbul, historiquement surnommée la « ville des aveugles », Sophie Calle a demandé à des femmes et des hommes qui avaient perdu la vue, souvent subitement, de lui décrire « leur dernier souvenir du monde visible ». 13 œuvres à découvrir avant le 27 octobre à la Galerie Perrotin, 76, rue de Turenne, Paris-3e.

Published on October 8 2012

Un mètre carré de rouge à lèvres (1981), de Fabrice Hyber

Un mètre carré de rouge à lèvres (1981), de Fabrice Hyber

En russe, rouge et beau, c'est du pareil au même. Un mot pour désigner "la couleur par excellence", celle dont Michel Pastoureau dit que la palette s'est mise en place plus précocement que les autres et qu'elle est la plus diversifiée.

Côté fards, le rouge inspire les artistes et les parfumeurs. Dans les mains de Fabrice Hyber, le lipstick change d'échelle : d'abord monochrome incandescent – Un mètre carré de rouge à lèvres (1981, ci-dessus), pour lequel l'artiste avait demandé vingt tubes de raisins à une société de cosmétiques. Puis, trente ans plus tard, sculpture parfumée, rouge à lèvres géant en 3D aux effluves de rose, de violette et d'iris : son Mètre cube de beauté, à voir au Palais de Tokyo en ce moment (ci-dessous), a été confectionné à partir de la matière brute d'un bâton de rouge Saint Laurent. En passant à grande échelle, le geste intime de se farder les lèvres se perd, mais pas la force du rouge, dit l'artiste. Ni son odeur poudrée.

Un mètre cube de beauté, de Fabrice Hyber © André Morin

Un mètre cube de beauté, de Fabrice Hyber © André Morin

Les parfums à l'odeur de rouge à lèvres, eux s'amusent à ne retenir de ces traces feutrées de femme fatale que les notes cosmétiques, à porter comme un maquillage olfactif invisible à l'œil nu. Débarrassées des cires, pâtes et corps gras, les fragrances ne gardent que les édulcorants qui leur donnent une touche gourmande : cœur d'iris et rose de Damas dans Moulin Rouge 1889, plus quelques touches de prune, de cannelle et d'absinthe. Rose girly et bonbon à la violette dans Lipstick Rose, aux Editions de parfums Frédéric Malle. Absolu de rose, violette toujours, cuir, muguet, framboise et poudre de riz dans Putain des Palaces, d'Etat libre d'Orange. Et si Jovoy sort un Rouge Assassin en hommage aux garçonnes (une rose fraîche très boisée), la maison a déjà exploré la note de rouge à lèvres sous forme de bougie, dans Lipstick 0140200619 – le numéro de téléphone de la boutique parisienne.

« Matières Premières », exposition au Palais de Tokyo, à Paris-16e (Un mètre cube de beauté, de Fabrice Hyber). Jusqu'au 7 janvier 2013.

Lipstick Rose, de Ralf Schwieger aux Editions de parfums Frédéric Malle. 50 ml, 115 €. Putain des Palaces, d'Etat libre d'Orange. 50 ml, 64 €. Moulin Rouge 1889, d'Histoires de parfums. 60 ml,
87 €. Rouge Assassin, de Jovoy. 50 ml, 80 €. Lipstick 0140200619, de Jovoy, 60 €.

A lire : Lèvres de luxe, de Jean-Marie Martin-Hattemberg (Ed. Gourcuff Gradenigo, 2009).

Published on October 4 2012

© Balenciaga

© Balenciaga

Ce qu'on préfère de Florabotanica, c'est son packaging. Le dernier parfum de Balenciaga
– une rose épineuse escortée d'une menthe un peu encombrante –, dans un flacon tout droit sorti des années 1980, ne tient pas les promesses du bel étui cartonné, orné de fleurs éclatantes qui semblent provenir d'un jardin extraordinaire. Dommage, vu le soin également apporté au "conte des plantes merveilleuses" censé avoir inspiré la fragrance. Une histoire de fleurs énigmatiques, peut-être carnassières, espèces exotiques rares "rapportées de voyages par des botanistes
exaltés",
selon le couturier Nicolas Ghesquière qui a orchestré la création.

Cet univers illustre bien la rhétorique onirique qui gagne le marché des cosmétiques de luxe et des parfums depuis quelques années. "Les ingrédients choisis ne se limitent plus à un effet. Ils doivent faire rêver", explique Nicolas Riou, président de la société d’études Brainvalue. Rose noire,
orchidée impériale, algues mystérieuses, fleur de l'Himalaya : les soins premium des grandes marques (dont le pot vaut parfois un bras...) narrent toutes le même genre d'histoires autour de leurs matières premières, sur le mode des contes et légendes. Ainsi la fleur d'or découverte par Chanel au Ladakh, dans le nord de l’Inde - utilisée traditionnellement par la médecine amchi -, tirerait son nom d’une légende dans laquelle une princesse, ensorcelée par un génie, se transforme en arbre aux fleurs d'or. Chez Crème de la mer, on raconte qu’il y a quarante ans un physicien aérospatial, gravement brûlé lors d’un accident dans son laboratoire, découvrait le pouvoir de régénération des algues biofermentées.

Toutes les marques évoquent ainsi une nature un peu mystérieuse, incroyablement complexe et presque sacrée, qui convoque notre imaginaire tout autant que notre raison. Guerlain décrit son
orchidée "impériale" comme une "merveille botanique" pleine de promesses. Sisley nous révèle que la Black Baccara, une rose noire assez rare, tient de la couleur de ses pétales ses propriétés anti-
radicalaires. Givenchy nous explique que c’est de la sève d'une algue, noire elle aussi, résistant aux attaques climatiques les plus rudes qu’il a tiré le principe de son nouveau concentré. La communication autour de ces produits mélange l’idée que la nature révèle le meilleur d’elle-même par la grâce des blouses blanches. "Un mélange de croyance et de technologie quasiment magique", décrypte la psychosociologue Danielle Rapoport.

Une leçon bien comprise par Aïny, petite marque de cosmétiques qui, en 2011, lançait une gamme de "crèmes enchantées", à un prix pour le coup tout à fait raisonnable. Les noms des soins
empruntent à Baudelaire et les plantes sacrées qu'ils contiennent, utilisées dans des rituels chamaniques en Amazonie, promettent d'être très actives biologiquement. "Ceux qui ne croient ni à la magie ni à la poésie auront toujours la science", glissait Daniel Joutard, le fondateur de la marque qui se veut pionnière d'une nouvelle "cosmétique cognitive".

Florabotanica, de Balenciaga, 50 ml, 75 €.
Ame resplendissante, fluide hydratant harmonisant aux plante sacrées, Aïny, 50 ml, 49 €.
Sublimage Essence Cellulaire Detoxifiante, Chanel, 30 ml, 350 €. Concentré, Crème de la mer,
30 ml, 285 €. Soin noir sérum, Givenchy, 30 ml, 340 €. Orchidée impériale, Concentré de longévité, Guerlain, 30 ml, 420 €. Masque crème à la rose noire, Sisley, 60 ml, 95 €.